POUVOIR CONGOLAIS ET REVISIONNISME POSTCOLONIAL : Le cas Pierre Savorgnan de Brazza

La date du 03 octobre, célébrant la fondation de Brazzaville, mais évaporée de la

mémoire des Congolais depuis belle lurette, est exhumée à grands renforts publicitaires par la volonté du gouvernement de Brazzaville de rendre les honneurs aux cendres de Pierre Savorgnan de Brazza, cendres qui seront transférées d’Alger à Brazzaville.

Un gigantesque mémorial construit à cet effet sera le plus grand monument du pays et accueillira en sus des cendres de Savorgnan de Brazza, celles de sa femme et de ses proches, etc…. On se fend le crâne à saisir le bien-fondé d’une telle entreprise, qui mobilise tant l’énergie des autorités congolaises, comme s’il n’y avait pas déjà à Brazzaville, près de la case de Gaulle, un beau monument érigé en hommage à Pierre Savorgnan de Brazza et à ses compagnons depuis fort longtemps. Peut-être l’ignore-t-on ?

Quelques faits méritent d’être relevés, d’autant qu’il y a une volonté des politiques congolais de réécrire l’histoire coloniale, pour des raisons inavouées, ou de se mettre au goût du jour. Parce que le gouvernement français entend redonner une nouvelle définition de son oeuvre coloniale, au grand dam du chef de l’Etat algérien, de celui des historiens et des chercheurs français, tous scandalisés, provoquant des polémiques et une levée de boucliers des Noirs des Départements et Territoires d’Outre Mer, le Congo prend une initiative plutôt désastreuse et lamentable.

On entend certes les amitiés franco congolaises, maintes fois proclamées dans les réceptions officielles, mais du côté congolais les prises de position actuelles relèvent du révisionnisme, puisqu’en France, des débats publics, mobilisent l’intelligentsia, et mettent à nu l’échec des pouvoirs publics, dans leurs politiques de gestion de différentes communautés non blanches, mais françaises de nationalité, issues des colonies, lesquelles rejettent toute idée de la colonisation considérée comme une initiative de bienfaisance.

Il est par conséquent de la responsabilité de l’élite congolaise, et de ceux qui croient en l’indépendance, de remettre les pendules à l’heure et de convoquer alors l’Histoire que le gouvernement entend réécrire. D’autant que notre jeunesse, de plus en plus inculte, pourrait être abusée par ces constructions saugrenues.

J’ai dans mon cheminement universitaire, soutenu un mémoire de maîtrise, à l’Université de Haute Normandie (Rouen) en juin 1981, dont le sujet portait sur L’image de l’expansion coloniale, à travers la presse française du 19e siècle (de 1880 à 1885)

J’y passe ainsi au crible quatre grands quotidiens de cette époque, afin de saisir le message qu’ils diffusaient lors des conquêtes coloniales au Congo, au Tonkin, en Tunisie, à Madagascar etc…. Le message de la presse, dans son ensemble, fut discret lors des conquêtes coloniales. Seulement, quand des échecs conduisaient à des débats au Parlement, les journaux reprenaient alors en écho les positions des partisans extrémistes de la canonnière. Et c’était des appels nationalistes, chauvins, soutenant les troupes françaises au front.

La presse en général laissait croire que les acquisitions territoriales s’opéraient par des voies diplomatiques, à coups de traités. Alors que Dakar, constitua à l’époque, la base de départ des militaires jetés à la conquête de l’Afrique Noire. Déjà, les tirailleurs sénégalais, soudanais, mercenaires encadrés par des officiers français étaient engagés, d’autant plus efficaces que la formule épargnait les déplacements de gros effectifs métropolitains

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<<Incomparables, Sénégalais, Soudanais, des baïonnettes qui ne raisonnent pas, ne pardonnent pas, des forces dociles et barbares, comme il en faudrait toujours pour gagner cette partie barbare et inévitable : la guerre >>

Le Journal Le Figaro, de tendance monarchiste, vilipendant, sous des accents méprisants, le Premier Ministre Jules Ferry, écrivait « Dégringolez bien vite de la frise du Panthéon, rentrez dans l’ombre de quelque musée et cédez la place aux serviteurs désintéressés et aux vrais sauveurs de la France. Il est tombé l’homme sinistre et pour ne se relever jamais, en laissant trois lugubres souvenirs rivés à sa mémoire ; le pain du nègre, les crochetages avec les laïcisations, et la guerre du Tonkin, sa guerre à lui, pour répéter un mot douloureusement célèbre…Mais le Bazaine civil qui a livré la France et ses soldats pour un calcul personnel, homme marqué au front que désormais les enfants montreront du doigt.

Voilà celui qui a trouvé le moyen d’humilier la France plus qu’elle ne l’a jamais été dans son histoire » (Le Figaro du 31 mars 1885)

A cet élan intérieur s’ajoutaient le racisme anti-britannique et le mépris des autres Européens, le tout relevant également d’une offensive de propagande. Le Temps du 06 janvier 1885 par exemple, monta en épingle à la une « le viol d’une jeune gabonaise par des soldats allemands ».

Alors Pierre Savorgnan de Brazza se servit du territoire du Gabon pour occuper le Congo. De façon générale, les préparatifs, le déroulement de ces expéditions n’étaient jamais révélés, parce qu’il s’agissait d’opérations militaires. Des informations parcimonieusement livrées n’apparaissaient qu’une fois les conquêtes acquises.

Les Journaux Le Temps, Le Figaro, Le Petit Journal, et le Cri du peuple saluaient unanimement l’action coloniale avec ses violences. Je peux affirmer, qu’en travaillant, deux ans durant, sur le fonds de Savorgnan de Brazza exploité par l’historienne Coquery-Vidrovitch, je ne suis pas arrivé à la conclusion que l’envoyé de la Société de Géographie mérite d’être canonisé « humaniste », tel que le glorifie le message publicitaire quotidiennement martelé dans les médias et affiches publics du Congo Brazzaville. Même si une délégation des évêques du Congo s’enthousiasme à visiter le chantier, et à débiter des discours laudateurs envers le plus célèbre des colonisateurs du Congo Français.

Des réactions de l’opinion.

Les Brazzavillois médusés voient des engins creuser le fond de la rivière Mfoa, s’activer des maçons, des Européens de la Société SOCOFRAN en culottes courtes, spécialistes des Travaux Publics et monter de grosses pièces de béton, près de l’ancienne ambassade des Etats-Unis. C’est une curiosité que cette impressionnante masse de béton, plantée sur de hautes colonnes enduites de plaques de marbre, avec de surcroît son minuscule fronton aux prétentions de style grec, rappelant les symboles de la franc-maçonnerie, qui en fait un échassier à la tête riquiqui. Du reste, le plan de ce colossal machin reste secret, et déjà une bâche portant l’inscription de l’UNHCR, couvre une statue géante qu’on devine bien.

Et la date annoncée de l’inauguration du mémorial, toujours en chantier, est différée, à maintes reprises, suite, selon la rumeur à l’épuisement des fonds : l’on parle du mois de décembre, qui historiquement ne correspond à rien, sinon au retour du père Noël. Par ailleurs, on murmure que des dizaines de milliards, engloutis, pour monter cet éléphant blanc, n’ont pas suffi jusqu’à ce jour, voilà pourquoi l’Assemblée Nationale pour la première fois, à la fin du mois de février 2006, a voté des crédits pour la Fondation Savorgnan de Brazza. Cette initiative ne fait nullement partie, ni de la Nouvelle Espérance1, ni du Document Stratégique de Réduction de la Pauvreté (DSRP)2, présentés par le gouvernement comme les bréviaires, en matière de développement économique et social du Congo Brazzaville, pour les prochaines années.

On pourrait s’interroger gravement sur les objectifs visés par le Congo. S’il y a des priorités dans la reconstruction de Brazzaville, ce monument semble prendre plus de place que l’évacuation des eaux pluviales, mal canalisées, susceptibles, à terme de provoquer des épidémies et des drames incommensurables ; assurément, ce monument apparaît de ce point de vue comme une colossale lubie.

Des maladresses énormes.

Ce projet est soutenu par des affiches qui alimentent des polémiques. Par exemple l’image de l’Onko’o, qu’entourent les portraits des Présidents Denis Sassou-Nguesso, Omar Bongo Ondimba, et Jacques Chirac, n’est pas le portrait d’Ilo, qui reçut de Savorgnan de Brazza un drapeau tricolore français, le 10 septembre 1880 à Mbé. Ce portrait est celui d’un vassal. Le personnage représenté n’est pas non plus son successeur qui se rebella contre le pouvoir français, l’accusant de forfaiture, puisque l’acte de Mbé scellait un accord de commerce, et non de cession des territoires du roi Teke au pouvoir français.

Cet Onko’o là fut déporté de Mbé à Brazzaville. Sommé de se plier à la volonté des colonisateurs, il ne céda point, et mourut d’inanition, et dans la dignité, refusant de boire de l’eau, et de consommer de la nourriture, impropres pour un roi Teke, grand maître du Kwe-Mbali. Ce fut à l’image de l’empereur d’Annam, Tu Duc qui mourut de chagrin en 1882,arraché à son trône par les troupes françaises. Il suffirait d’interroger les dignitaires Teke des six branches appelées à choisir le roi, pour s’en convaincre. Ce portrait de dignitaire, gravé dans les manuels d’histoire, fait partie des erreurs entretenues depuis la colonisation. Mais quand la politique au Congo se mêle d’interpréter l’histoire, cela aboutit à de telles énormités.

Alors la maladroite propagande actuelle, avec l’effigie d’un « inconnu roi » Téké, soutient une monumentale contre-vérité voire une injure à la mémoire d’Ilo, associé à Pierre Savorgnan de Brazza.

On se demande du reste pourquoi, la personnalité d’Ilo, passe dans l’ombre au profit de la célébration de son interlocuteur Pierre Savorgnan de Brazza. Le gouvernement du Congo Brazzaville condamne l’Onko’o à l’anonymat, et ne fait pas dans la juste restitution historique, puisqu’une fois de plus, il ridiculise de nouveau, Ilo un roi patriote. De nos jours, grâce à Savorgnan de Brazza, les vastes territoires du Congo et du Gabon, recelant des réserves importantes de richesses en bois, hydrocarbures, etc.… participent à l’enrichissement de la France depuis des décennies, ce qui épuise leurs ressources non renouvelables.

1 Melchior de Vogue ; Les morts qui parlent. Plon Nour, 1889, P. 225

La Nouvelle Espérance est l’ensemble des projets en 12 points, représentant le programme électoral du

Candidat Denis Sassou-Nguesso, en 2002

2 DSRP : Programme de Réduction de la Pauvreté élaboré à la demande des partenaires au développement

(FMI et banque Mondiale)

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Curieusement, le défricheur de cet empire n’est pas entré au Panthéon, où la nation française, reconnaissante à Pasteur, Curie, Eboué, Moulin, Hugo et autres, a immortalisé ses Grands Hommes. C’est plutôt le Congo Brazzaville, qui tient à tirer de l’anonymat d’un cimetière algérien, cent ans après, Pierre Savorgnan de Brazza. Dans les programmes jusque là diffusés sur les festivités, l’Etat du Congo Brazzaville associe plutôt la ville de Rome, comme si de Brazza avait de nouveau changé de nationalité, depuis sa mort.

Et tant d’investissements ne seraient qu’une occasion de nouveaux sarcasmes, dans l’Hexagone, s’ajoutant à des anecdotes croustillantes qui alimentent les conversations dans les milieux dirigeants, où le Congo, en quête de subventions, va frapper à la porte de leur générosité en pleurnichant. Surtout qu’il s’est engagé à gagner l’oscar des pays très pauvres, et très endettés avec un budget en équilibre de 1400 milliards de francs CFA, pour à peu près 3 millions d’habitants. En 1969, le premier budget du régime de Marien Ngouabi était de 16 milliards, pour un million de Congolais, dont les enfants vivaient dans des internats, et recevaient gratuitement des manuels scolaires.

C’est tout de même bizarre de se donner tant de mal à ériger ce monument pour ce marin oublié par sa propre patrie, la France, alors que Brazzaville, une ville de un million d’habitants, manque de musée et de bibliothèque ! Le Congo, pays sans mémoire, ni honneur voudrait créer l’évènement, pour le compte de la France en somme, et se placer au premier rang d’une célébration dont on ne fera même pas écho là-bas à Paris, préoccupé en vérité par les problèmes d’une toute autre et brûlante actualité.

La colonisation = une entreprise positive ?

La loi du 23 février 2005, adoptée par l’Assemblée Nationale Française en son article 4 « porte reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ». Cette loi donne aussi des orientations pour les programmes et recherches universitaires en spécifiant « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre mer, notamment en Afrique du Nord et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ». Cette loi prise pour régler les problèmes d’indemnisation des Harkis et des rapatriés débouche sur une appréciation grave de l’action coloniale, à savoir que la colonisation fut une entreprise positive. Alors la réaction des historiens et chercheurs français fut vive << Ils fustigent une loi portant un enseignement positif sur la colonisation et protestent que « la loi leur impose une vérité officielle contraire à la neutralité scolaire, et au respect de la liberté de pensée qui sont au coeur de la laïcité.»3

Le mercredi 13 avril 2005, à Paris, au cours d’une conférence de presse, organisée par la Ligue des Droits de l’Homme, le Mouvement Contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples, la Ligue de l’Enseignement, Claude Liauzu, Gilbert Meynier et Gérard Noiriel, initiateurs d’une pétition nationale, ont recueilli de nombreuses signatures. De surcroît, le Professeur Olivier Lacour-Grandmaison, enseignant en Sciences Politiques, dans le Libération du 30 mars 2005, sous le titre, « Le colonialisme a la peau dure » critique la pusillanimité et les compromissions de l’opposition parlementaire sur la question, rejoignant ainsi la position des Républicains de la 3e République, au 19e siècle. 3 Le Monde du 15 avril 2005, p 9.

5 Depuis l’embrasement des banlieues, et l’éveil Noir en France, les polémiques sur le rôle positif de la colonisation ont pris une ampleur insoupçonnée. Ainsi le Président Chirac, lors des Voeux, le 04 janvier 2006, dut faire la suggestion de réécrire cet article, ensuite de le supprimer ayant perçu que « ce texte divise les Français » (Le Monde du 06 janvier 2006).

De surcroît, les propos de Nicolas Sarkozy, parlant de << nettoyer la racaille au Karcher >> ont alimenté une protestation vigoureuse des Noirs des Départements et Territoires d’Outre Mer, suscitant dans les banlieues une levée de boucliers.

La grogne s’est amplifiée et Aimé Césaire, l’auteur du Discours sur le colonialisme a annoncé un temps son refus d’accueillir le ministre de l’Intérieur à Fort-de-France. Madame Taubira, députée de Guyanne, auteur de la loi sur l’esclavage, reconnu crime contre l’humanité, soutient les initiatives des Noirs à relever la tête. Des associations sont nées à Paris, et se structurent dans les provinces, créant le CRAN ( Conseil Représentatif des Associations Noires ) le 26 novembre 2005, avec comme principaux porte-parole Patrick Lozes, pharmacien, membre de l’UDF, originaire du Dahomey, et Georges Tin, antillais, agrégé de l’Université.

L’un a déclaré « Nous voulons lever une armée pour la France et non contre la France.

En posant la question noire, nous voulons prendre part, éclairer les débats sur l’état du pays ».

Ainsi la Négritude renaît d’un grand coma << Les Noirs américains existent, disent-ils et pourquoi pas des Noirs Français, comme il existe des Juifs Français, s’interrogent les Noirs de France ? » (Le Monde du 07 décembre 2005).

A l’opposé, le gouvernement de Brazzaville entend aller à contre courant de ce sursaut, qui remet debout les Noirs des anciennes colonies, des Départements et Territoires d’Outre Mer. Ces protestataires revivent douloureusement le souvenir de la colonisation. Et, la juger de nos jours positive, c’est agir comme le Congo en érigeant des monuments aux bras armés de cette politique, comme à Savorgnan de Brazza.

Jamais dans l’histoire du monde, on a vu un pays ériger des monuments en hommage à ses anciens colonisateurs. Que d’anciens colonisés évitent de dynamiter les statues érigées pour perpétuer la mémoire des colonisateurs même après l’indépendance, peut encore se comprendre ; mais agir comme procède le Congo est totalement inédit.

Sous la troisième République, les élus de gauche exigeaient des instituteurs, qu’ils vantent inlassablement les mérites de la colonisation. Depuis 1946, en Afrique Equatoriale Française, des élus tels Boganda, Félix Tchicaya, Aubame, Opangault, Koumallah, Kikhounga-Ngot et d’autres dirigeants d’Afrique Noire, se sont battus pour la dignité de l’homme noir, considéré comme un être inférieur. Avec les indépendances en 1960, un travail patiemment élaboré et diffusé par des intellectuels a permis de comprendre le rôle néfaste de la colonisation, et sous la Révolution Congolaise, (de 1963 à 1990) les Congolais se sont familiarisés avec une bonne lecture des dominateurs et des dominés du Moyen Congo.

Et le dossier Makoko-Brazza fut depuis démonté comme une escroquerie, et le rôle criminel des compagnies concessionnaires fut aussi cerné. Quand on évoque les routes et les infrastructures comme le CFCO, on sait qu’elles furent construites au prix des morts et des sacrifices inouïs de Tchadiens, Oubanguiens, Congolais et Gabonais. Le chemin de fer Congo Océan ne fut jamais, une préoccupation de bienfaisance, même si de nos jours, il demeure une voie de communication de première importance pour le Congo. La plaidoirie de Maître Jean

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Martin Mbemba au procès de Klaus Barbie à Lyon, a rafraîchi la mémoire sur les autres crimes contre l’humanité occultés.

A Brazzaville, le gouvernement ne semble plus s’en souvenir malheureusement comme atteint d’amnésie, ou de cécité. En France, en 2005, les députés de gauche, n’ont exprimé leur désaccord sur la loi scélérate, avec les élus de droite que sur les modalités concrètes des réparations consenties aux harkis et rapatriés. Depuis les polémiques de novembre et décembre 2005, ils se sont ravisés, et critiquent désormais cette loi portant sur le rôle positif de la colonisation. Dans l’opinion, c’est l’amalgame, on réclame même la suppression de cette loi, et de celle sur le négationnisme (Gayssot) et sur l’esclavage (Taubira)

Mais en France, quand des opinions s’expriment, les dirigeants ne peuvent les ignorer longtemps. A Brazzaville, il est presque entendu que, le gouvernement a toujours raison.

Evidemment, il a tort d’avoir toujours raison pour cela, et pour d’autres turpitudes. L’étude que j’ai menée en 1981, établit le constat que la presse, de droite tout comme de gauche fut unanime pour soutenir l’expansion coloniale. Les figures de Savorgnan de Brazza, Galliéni, Lyautey, Marchand, Galliffet n’eurent rien à voir avec l’attitude de chasseurs de papillons, ou celle d’un humaniste comme le fut le Dr Schweitzer à Lambarené au 20e siècle. Leurs méthodes furent essentiellement la violence et la fraude.

Les républicains et francs-maçons soutinrent la colonisation.

Des considérations politiques motivèrent les dirigeants. La France, en proie à une crise économique, surtout après 1870, avec la cession de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne, conçut des plans de réinsertion sociale. Et ce fut l’affermissement d’installation des colons en Algérie. La France entendait reconstituer ses forces en hommes et en ressources pour se venger. Elle cherchait à disputer aussi la maîtrise des mers à l’Angleterre. L’une des personnalités les plus en vue de cette politique, fut Jules Ferry, grand franc-maçon et chef du gouvernement surnommé « le Tonkinois »

Les mobiles économiques mobilisèrent surtout les milieux d’affaires se passionnant d’aventure coloniale, comme les armateurs et les gérants des ports tels ; Marseille, Nantes spécialisés dans le commerce triangulaire. L’armée et surtout la marine furent les deux instruments de conquête. Il en fut de même de l’église catholique. A cela, on ajouterait l’activité des chercheurs dont celles, de la Société de Géographie, qui finança un peu Pierre Savorgnan de Brazza.

Par ailleurs, la franc-maçonnerie conçut la colonisation comme une action de bienfaisance. Jules Ferry proclamait « Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures»4 Les mêmes arguments furent avancés par les conquistadors pour exterminer les Amérindiens et leurs civilisations dans le nouveau monde au 16e siècle.

4 Ferry Jules : « débats parlementaires du 28 juillet 1885 » in R. Girardet ; Le nationalisme français, Paris, Armand Colin, 1966, P 103

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De Brazza et Makoko signèrent un traité de commerce.

La stratégie de Pierre Savorgnan de Brazza fut de changer les habitudes de commerce, monopole des Portugais et des trafiquants d’esclaves. En gagnant la confiance des Congolais et des Gabonais ; en distribuant des armes et des munitions, il leur offrait les moyens d’éliminer les esclavagistes, leurs concurrents, tout en créant des espaces nouveaux de commerce. De Brazza emporta au cours de ce voyage « 100.000 fusils à percussion de différents modèles, 10 millions de capsules de guerre, 100 tonnes de poudre de démolition, 20.000 sabres, 1000 haches et 200 tentes, outre 1000 carabines et 30.000 cartouches

Remington réservé au personnel noir de la mission »5 De Brazza proposait dorénavant des marchandises plus alléchantes : les étoffes et les alcools. C’est pourquoi, sa démarche emballa le roi Teke « Le commerce, le commerce fut le mot général »6 ainsi résumait-il lui-même la teneur de ses conversations avec Makoko. La grande escroquerie fut de transformer cet accord de commerce, en soumission au pouvoir français. Ce ne fut que du bluff, que Georges Villain, apologiste de la colonisation résuma comme « l’influence absolue de l’homme civilisé sur l’homme sauvage »7 Les colonisateurs ne furent point des humanistes.

Les théoriciens du colonialisme affichaient des objectifs clairs, éloignés de l’humanisme. « La fondation d’une colonie est la meilleure affaire à laquelle on puisse engager des capitaux d’un vieux et riche pays »8 écrit Leroy-Beaulieu. La France donna le départ de la course. De 1880 à 1885, ses acquisitions passèrent d’un million de kilomètres carrés, à neuf millions de kilomètres carrés, contrôlant ainsi une population qui évolua de 5 à 50 millions d’habitants. On comprend la rivalité entre de Brazza et Stanley dans le bassin du Congo, et l’usage des méthodes peu humaines.

De Brazza agit comme un escroc.

Deux pratiques mériteraient d’être relevées : le fait que les chefs Bantu acceptent le drapeau tricolore sans apprécier les conséquences pour leurs terres et leurs habitants, et le double langage de Savorgnan de Brazza, mis en lumière par le Petit Journal du 27 juin 1882.

Sous le titre, les conquêtes pacifiques, le quotidien parisien dévoilait les brutalités de Savorgnan de Brazza « Choisissez entre cette cartouche et ce pavillon, dit de Brazza. Si vous voulez la guerre avec les Blancs, on se battra sans merci, si vous voulez la paix, nous ferons la paix, voilà le signe de la paix dit l’officier marin, en présentant le drapeau français au roi Teke ».

Où perçoit-on la douceur humaniste de Savorgnan de Brazza ? Ce même journal du 27 juin, reconnaissait que le navigateur repartait à la tête de 700 à 800 hommes. Etaient-ce des touristes ? Lors de son second voyage, Makoko ne mit pas longtemps à se rendre compte de la duplicité de Savorgnan de Brazza, et par la suite les populations Teke se révoltèrent.

5 Coquery-Vidrovitch Cathérine : Brazza et la prise de possession du Congo. Paris, Mouton et Compagnie,

1963, P 43

6 Brunshwig H. : Brazza explorateur. Paris, Mouton 1972, p. 74 ;

7 Villain Georges : La France au Congo. La Nouvelle Revue. Septembre 1882. P ; 252

8 Leroy-Beaulieu : De la colonisation chez les peuples modernes. Gallimard, Paris 1874. PP 605-606.

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Makoko se confia au missionnaire Bentley “If we let the white men into the country,

they will soon make end of us9”. Du reste, le Temps du 1er octobre 1882 publia des informations incitant à douter de cet accord entériné par le parlement français : « A 11 heures, nous arrivâmes à la rivière Djoué nommée Gordon Benet par Stanley. Nous fûmes arrêtés par le mauvais vouloir et les exigences des canotiers qui ne consentaient pas à nous passer à moins de 40 brasses d’étoffe. Je voulus alors m’établir dans un village voisin, mais les habitants déclarèrent formellement qu’ils ne permettraient jamais à un Blanc de dormir sur leur terre. Makoko dit que les indigènes voyaient d’un mauvais oeil les Blancs venir dans leur pays. Pendant la nuit, les trois chefs influents du Stanley Pool avaient décrété que si dans quatre jours les Blancs n’étaient pas partis, ils seraient massacrés » Voilà la vraie situation, celle de Savorgnan de Brazza se faisant expulser, à moins de 10 kilomètres du lieu où il venait de s’établir, (à Ntamo, devenu Brazzaville). Paradoxe non ? De Brazza agit comme un escroc, occultant la réalité à l’opinion.

De Brazza, le corrupteur, le guerrier.

Face au danger, souligné dans le Journal, la presse unanime haranguait l’opinion. Le Petit Journal du 30 septembre 1882, en première page exultait « Pour une fois, toutes les nuances de l’opinion sont d’accord. Si donc on ne profitait point des avantages que nous devons à l’expédition de Savorgnan de Brazza, le gouvernement actuel porterait toute la responsabilité dans cet abandon. Le salut de la France est dans cette terre » De Brazza inaugura également le travail forcé et la corruption avec la réquisition des porteurs « Aux chefs, il remettait les premiers mois de solde de son personnel en marchandises : bouteilles de gin, pagnes etc… » Pour ses bagages, il réquisitionna plus de 500 personnes de Loango à Brazzaville, de Lambarené à l’Alima. De Brazza partit ainsi avec «100 caisses de douze bouteilles d’alcool, 4 taffias, 14 barils de vin à distribuer »10.

La grande illustration de cette politique de corruption, par la distribution de l’alcool aux chefs, est fournie par la revue Journal des Voyages, Terres et Mers de 188511. En première page, elle exhibe les procédés auxquels recoururent Savorgnan de Brazza et ses compagnons. C’est une scène de transaction entre de Brazza et un chef africain.

Au premier plan, de Brazza installé à une petite table de campagne avec un texte tout préparé, portant déjà son paraphe. Il tient nonchalamment une carabine à ses côtés. Debout, l’un de ses collaborateurs, blancs, ravi, verse à flot de l’alcool à un dignitaire congolais un peu éméché. Les yeux hagards, l’Africain va indéniablement signer, c’est-à-dire apposer son empreinte digitale sur le papier. C’est l’expression la plus saisissante des procédés dont usèrent de Brazza et tous les Européens obsédés par la chasse aux traités.

Lorsque les révoltes se multiplièrent, la presse française réclamait comme le Cri du peuple, le Journal de Jules Vallès « une énergique flottille qui aura pour mission de surveiller nos comptoirs de la Côte d’Afrique exposés aux coups de main des indigènes ; le croiseur Infernet, la frégate à voiles l’Alceste, les avisos le Voltigeur, l’Albatros, le Laprade, le 9 Traduction : <<Si nous laissons les Blancs entrer dans notre pays, ils nous extermineront sous peu >> cité par Coquery- Vidrovitch. Brazza et la prise de possession du Congo. La mission de l’Ouest africain. Paris, Mouton et Cie. 1969 ; p. 121

10 Coquery-Vidrovitch C. Brazza et la prise de possession du Congo. Op. cit. P.198

11 Le Journal des Voyages et de Aventures de Terre et de Mer N°442, du 27 Décembre 1885.

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Basilic, le Marabout, le Guichen, et le Pourvoyeur, soit un effectif de « 12.000 hommes d’équipage et un matériel de 44 canons »12. Que fit de Brazza de tout cet arsenal ? L’un de ses compagnons au Cap Lopez au Gabon fit brûler les villages en août 1883, un second adjoint Labeyrie, à Lambaréné en 1884. De Kerroual réclamait une destruction complète des villages pahouins ou une paix avec des traités.

Dans une correspondance privée, de Brazza reconnaissait « J’ai envoyé l’ordre de faire partir la 10e compagnie de Dakar. De Kerroual à Brazzaville profite de la présence de la 10e compagnie et la jette sur Makabadinlou. On brûle tous les villages de la route, un nombre formidable, si j’en crois les rapports. On se bat pendant des demi-journées à bout portant contre les Batéké, on a tué 150 ennemis au moins. Bref, un vrai carnage épouvantable, et on regagne Brazzaville en toute hâte13 » Peut être de Brazza répondait-il aux appels pressants de Mgr Augouard, dont la présence au Congo ne fut point signalée dans la presse « Il n’y a pas à tergiverser, c’est une question de vie ou de mort, et si la France ne vient ici que pour se faire exploiter par les Noirs, et faire tuer nos soldats, elle n’a plus qu’à abandonner14 ». Le missionnaire s’affichait d’abord français et ensuite porteur du message du Christ.

Comme le Cardinal Lavigerie en Algérie, comme Mgr Piginier au Tonkin, Mgr Prosper Augouard fit dans le racisme primaire et dans le nationalisme chauvin. Le Figaro du 17 février 1882, légitimait l’engagement de l’Eglise catholique dans l’oeuvre coloniale « il ne faut pas oublier, que les missionnaires catholiques ont une priorité séculaire dans les tentatives de l’Europe pour faire pénétrer la civilisation dans la patrie de CHAM, la race maudite suivant l’expression d’Edgard Quinet »

Prosper Augouard reprit le même refrain raciste « Les Noirs païens sont paresseux, gourmands, voleurs, livrés à tous les vices. La race noire est bien la race de CHAM, la race maudite par Dieu »15. Le roi Léopold II de Belgique, propriétaire de l’Etat indépendant du Congo, fit un discours aux missionnaires prêts à embarquer. Il exprimait là dans les tournures

les plus incroyablement ordurières et claires la philosophie de l’action missionnaire dans les colonies : (Texte en annexe)

Des traités sans aucune valeur.

Tous les traités arrachés aux dirigeants Noirs à coups de gobelets d’alcool ou de cadeaux relevèrent de l’escroquerie et de la corruption. Et les Blancs, comme de Brazza, multiplièrent ces accords en espérant faire tomber les terres africaines dans le domaine français. L’anecdote rapportée par le Temps du 10octobre 1882 l’atteste. Comment croire qu’un roi puisse brader la souveraineté de ses terres au premier blanc débarqué ? Ces traités, du reste n’avaient aucune valeur, comme le prouve celui signé par de Brazza et Cordier avec le roi de Loango, tous usant des mêmes procédés.

12 Le Cri du peuple. Du 22 novembre 1885.

13 Michelin Pierre : Un défricheur d’empire, Mgr Augouard. Maison de la Bonne Presse , Paris 1943, p. 39.

14 Monseigneur Augouard, 28 années au Congo, Poitiers, Société Française d’Imprimerie et Librairie, 1905, p

384.

15 Brunschwig H. Brazza l’explorateur, les traités Makoko. Paris, Mouton 1972. p. 158.

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Les témoins qui apposèrent une authentique signature sur le document du 12 mars 1883, furent deux négociants français et portugais. Et du côté du roi de Loango, on ne notait que des signes de croix tracés sur le papier. Et pourtant, pour justifier la qualité de ses interlocuteurs, de Brazza ne manquait pas d’éloge pour les Africains, dont le roi Teke. Au cours d’une conférence de presse à l’Union Française de la Jeunesse, de Brazza argumentait « A une époque où les Bourbons n’étaient guère des souverains célèbres, les navigateurs portugais les connaissaient dès le 15e siècle. Il serait difficile de trouver une dynastie aussi ancienne sur un trône d’Europe » (Le Temps du 22 novembre 1882). Etait-ce concevable que le représentant d’une telle lignée bradât l’indépendance de ses terres au premier blanc portant un casque colonial ? Deux ans après le célèbre traité de Pierre Savorgnan de Brazza et de Makoko, rendant compte au cours d’une conférence de presse de l’explorateur, Le Figaro rapportait « De Brazza expose qu’il désirait uniquement établir un village dans le Haut Ogoué, et un autre à Ntamo, dans le but d’échanger les produits européens et africains.

Pendant la visite que me firent les chefs de Makoko reconnut de Brazza, je leur expliquai le but que se proposaient les blancs en établissant des villages, c’était de tenir ouvertes les routes par lesquelles les marchandises viendraient dans le pays. Et il fallait que « ces villages fussent situés au bord des rivières parce que les blancs allaient venir avec des pirogues marchant avec le feu »

Le symbole, que les chefs acceptèrent, c’est-à-dire le drapeau français, planté audessus de leurs habitations s’avéra un piège, un anneau d’esclavage. L’interview de Stanley au Journal Le Temps du 06 octobre 1882, traduit fort bien la psychologie des Africains « Un drapeau pour les Africains, et d’autres n’est qu’un lambeau d’étoffe qui n’a qu’une valeur commerciale, laquelle se mesure à la qualité et à l’étendue de l’étoffe »

Brazza ou la diplomatie de la canonnière.

Le Figaro du 20 mars 1882, mentionnait 100 tirailleurs français embarqués à Dakar.

Quelques rares journalistes furent embarqués avec les troupes, mais signèrent un engagement de ne rien écrire sur la réalité des conquêtes, sous peine d’être fusillés. Le Cri du peuple du 30 octobre 1883, révélait cette interdiction « à tout officier, ou agent du département de la marine ou des colonies de publier quoi que ce soit signé d’un pseudonyme. Sans avoir obtenu l’autorisation du Ministre de la Marine »

L’écrivain Pierre Loti eut des ennuis, et surtout Farcy correspondant du Journal La France, dont Perreire était le propriétaire fut exécuté, ayant rompu le contrat de silence sur la guerre en Tunisie. Le Petit Journal applaudit « Toute indiscrétion en ce moment serait dangereuse et malgré notre désir de donner des renseignements complets, nous croyons faire acte de patriotisme en gardant le silence » lit-on dans Le Figaro du 20 avril 1881.

Le Cri du peuple parfois rompait ce silence et dévoilait les violences surtout en Asie, traitant les militaires français de « brigands et pillards » ( 29 octobre 1883). Le Congo fut un pays violenté, les Blancs et surtout les explorateurs, et missionnaires usèrent de méthodes criminelles, et tinrent des propos ahurissants. Dans ce qui devint le Congo Français, ce ne fut que l’usage de la canonnière.

Si le père Augouard fut chassé des environs de Brazzaville pour Linzolo, c’est qu’il ne présentait aucun projet de commerce ; les adeptes du Nkwe-Mbali n’avaient que faire de ses prêches. La rumeur conte que de Brazza fut empoisonné, et deux personnalités furent soupçonnées coupables de ce forfait. D’abord Mgr Augouard qui abominait les francs-maçons, et de Brazza l’était ; ensuite, les soupçons pesèrent sur Trechot, dont la gestion des concessions du Nord Congo fut scandaleusement odieuse.

De Brazza en avait établi un rapport accablant. Ayant acquis cette zone d’exclusivité commerciale et économique, Trechot pressura les habitants, qui abandonnèrent leurs cultures vivrières pour les cultures d’exportation, occupant les meilleures terres arables. La Compagnie Française du Haut et du Bas Congo (CFHBC) ruina ces contrées, se limitant à la cueillette sans amorcer aucun développement.

Des faits incontestables.

Pour comprendre la position française dans l’expansion coloniale, il est de bonne référence de se remémorer que les entreprises engagées le furent en concurrence avec l’Angleterre et d’autres puissances européennes. Jean Louis Lanessan écrivait dans ses Principes de la Colonisation « tandis que la politique coloniale du gouvernement britannique est inspirée par les commerçants et industriels anglais, la nôtre est inspirée, dirigée et conduite depuis des siècles au nom de l’esprit des Lumières »16.

C’est du mensonge, auquel s’est accroché le message de l’humanisme claironné par les gouvernements français et congolais actuel. Ce passage met à nu les positions hypocrites des francs-maçons, animés par un curieux humanisme, fondé sur la science et la raison « Partout doivent reculer les antiques puissances de l’ignorance, de la superstition, de la peur, de l’oppression de l’homme par l’homme. Ainsi l’action colonisatrice est-elle fondamentalement définie comme une oeuvre d’émancipation par elle et à travers elle se poursuit la lutte entreprise plus d’un siècle au nom de l’esprit des Lumières »

C’est un chercheur, Michel Winock, qui écrit à propos de la république coloniale « Oui, les méthodes de la conquête furent cruelles, sans soulever une grande émotion, ni de l’opinion, ni des gens lettrés ; oui le racisme a été à l’arrière fond idéologique de l’expansion »17 Voici donc pourquoi le Président algérien, Bouteflika a réagi fermement à l’occasion de la fête de l’indépendance le 05 juillet 2005. Il dénonce « la cécité mentale confinant au négationnisme et au révisionnisme qui autorise à glorifier une présence coloniale coupable de massacres contre un peuple entier et prétendant que cette présence a rendu service aux peuples colonisés»18 Et le 07 juillet 2005, le parlement algérien condamna « cet attentat contre la mémoire » La réaction du gouvernement du Congo-Brazzaville par contre est aux antipodes de celle des dirigeants algériens. Le président algérien, a même pris la décision de différer la signature d’un traité d’amitié avec la France, tant que son gouvernement n’aura rectifié son appréciation sur la colonisation « positive en Afrique du Nord » La dignité l’a emporté sur les considérations économiques et diplomatiques. Les ressortissants Noirs des Territoires et Départements d’Outre Mer, descendants des esclaves se cabrent, se rendant compte qu’ils sont discriminés par la couleur de leur peau.

16 Lanessan J. L. op. Cit p 43.

17 Winock Michel. Histoire n° 302. Octobre 2005 p. 43

18 Histoire op. cit page 41

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Le Congo-Brazzaville au contraire, à coup de milliards de francs cfa, construit un mémorial à celui qui fit massacrer les Tékés à Makabandilou par de Kerroual. Pourtant, en remontant au combat de Matsoua, de Félix-Tchicaya, de Boganda, et d’Opangault, mobilisés, contre l’indigénat, les dirigeants congolais auraient dû en dépit de leurs liens supposés personnels avec des dirigeants français faire preuve de retenue ; car l’indigénat déjà en vigueur, lors de la conquête du Congo, faisait l’objet d’une loi. Une loi sur ce système avait été en effet adoptée le 28 juin 1881, pour être appliquée en Algérie d’abord, et étendue progressivement aux possessions françaises.

Jamais, De Brazza ne fut opposé à cette loi française sur l’indigénat, un système niant toute dignité à l’homme noir, et aux colonisés ; cette loi ne fut abrogée qu’après la seconde guerre mondiale. Ainsi donc, parler de l’humanisme de Savorgnan de Brazza est une indécence grave, en fait du négationnisme tout court. En France, la propagande du gouvernement congolais aurait pu tomber sous le coup de la loi, relative au négationnisme initiée par le ministre Gayssot. Pourtant, la lecture abondante des littératures sur le système installé par Savorgnan de Brazza fait apparaître la colonisation comme un long chapelet de malheurs innombrables. Les témoignages d’André Gide, (Voyage au Congo) dévoilent les horreurs du régime colonial instauré par Pierre Savorgnan de Brazza.

L’échec

Que reste-t-il de cette entreprise coloniale ? Peut être la langue française mal parlée et comprise à la manière du Sergent Malamine, à quelques exceptions près. Que reste-t-il de cette aventure coloniale ? L’écriture et les livres, qui malheureusement occupent peu de place dans la vie congolaise, pour embrayer, vers le progrès véritable. L’échec de la modernité ou de la prétendue civilisation, qui n’a nullement ici imprimé la raison. Et la religion chrétienne n’est non plus devenue au Congo une coutume, avec la prolifération des sectes et croyances importées de partout.

Le Professeur Joseph Ki-Zerbo a raison de souligner : « Le rôle de l’Afrique n’a jamais changé depuis le 16e siècle, c’est cela notre problème. Aucune collectivité humaine n’a été plus infériorisée que les Noirs après le 15e siècle. Et nous Africains, avons été classés parmi les figurants, c’est-à-dire les ustensiles et les faire-valoir pour les rôles des acteurs »19.

Il est temps de rétablir la vérité des faits. De Brazza « n’agissait qu’à titre privé dans cette zone »20 de 1875 à 1880. « Le gouvernement français n’avait pas chargé de Brazza

d’acquérir des territoires en Afrique Centrale, et savait que ces derniers ne permettraient aucun avantage économique appréciable »21. La seule Société de Géographie lui offrit un canot à vapeur. Et le comité français de l’Association Internationale Africaine, présidée par Ferdinand Lesseps lui accorda un crédit de 20.000 frs. En tout cas, il ne reçut cet argent que pour ouvrir deux stations scientifiques et hospitalières en Afrique. L’intention de la Société de Géographie au départ fut de noble préoccupation scientifique. Bien vite, l’exploration de Savorgnan de Brazza prit une toute autre tournure, celle de la conquête coloniale. De Brazza n’obéit pas, obsédé par l’idée d’arriver au Pool avant Stanley. Car le Pool était un centre de commerce interafricain de première importance « Les Portugais y accédaient depuis l’Angola, 19 Ki-Zerbo Joseph. A quand l’Afrique ? Paris Editions de l’Aube 2003 pp 22-23.

20 Brunschwig H L’Afrique Noire au temps de l’empire français. Paris, Editions Denoël, 1988 p 211

21 Brunschwig H op. cit p 206

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ou en longeant le fleuve coupé en rapides depuis l’estuaire »22 Quand il raconte la création de Francheville, devenu plus tard Franceville, après avoir tiré dix salves de fusil, « de Brazza cria vive la France, vive la République »23 Faire de Francheville, Franceville, c’était s’écarter déjà de sa mission assignée.

Ce Savorgnan de Brazza ignoré par son propre pays, ne fut qu’un aventurier, dont l’action fut plus tard récupérée, à force de propagande. Il est un mauvais présage pour l’avenir du Congo de tordre le cou aux faits connus même de tout jeune bachelier inscrit en première année d’Histoire Africaine.

C’est un déshonneur pour la mémoire collective, et si l’on se réfère même aux pratiques coloniales au Moyen Congo, en cours jusque dans les années 1950, que des gens de ma génération ont vécues dans l’enfance, c’est tristement navrant, et scandaleux après tant de luttes, d’en arriver là.

Il est important certes de fonder un état nouveau de relations avec l’ancienne puissance coloniale. Mais il n’est guère intelligent de gommer la vérité, car la France elle-même nous donne la leçon de son attachement à son histoire. Elle célèbre les victoires de 11 novembre 1918, et celle du 08 mai 1945, sans rien nier de ses nouveaux rapports avec l’Allemagne.

Notre coopération ne sera fructueuse, que si notre passé éclaire notre présent. Ce n’est pas en gommant notre passé ou en le falsifiant qu’on instaurera une ère nouvelle ; c’est plutôt faire entrer dans un huis clos forcément étouffant, et débilitant notre jeunesse appelée pourtant à construire le progrès, et la tolérance.Sur le front médiatique, le gouvernement congolais crapahute sans enjeu aucun, et s’ingénie à enfoncer les jeunes incultes dans une barcasse aussi rouillée que verrouillée. Est-ce que le matraquage du slogan « Brazza est un humaniste » suffira à les convertir à cette nouvelle religion du révisionnisme ? Pas si sûr, et, en dépit de la discrétion des clercs, leur combat est ailleurs.

Ils attendent des emplois, que l’eau coule au robinet, et que l’angoisse du lendemain s’estompe. Après tout, ériger des monuments à des aventuriers du colonialisme ne les emballe point, c’est une affaire plutôt des individus nourris et enivrés par la politique. C’est à la fois proprement scandaleux et triste, voire honteux !

Brazzaville, le 27 septembre 2006

Lecas Atondi-Monmondjo

Maître chargé de cours

Département des Littératures et des Civilisations Africaines

Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Brazzaville.

e-mail : [email protected]

22 Brunschwig H op. Cit p. 124

23 Brunschwig H op. Cit p. 120

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15

Bibliographie Sommaire pour se souvenir.

1- Ageron C. R. : La France coloniale ou Pacte colonial, Paris, PUF 198

– – Histoire de la France coloniale 1914-1990, Paris, Armand Colin 1999.

2-Brunschwig Henri : Brazza explorateur. Les traités Makoko, Paris, Mouton et Cie, 1972.

L’Afrique Noire au temps de l’empire français, Paris, Editions

Denoël, 1988.

3-Coquery-Vidrovitch Catherine : Le Congo au temps des compagnies concessionnaires 1898-

1930, Paris, Mouton 1972.

-L’Afrique occidentale au temps des Français, Paris, La Découverte, 1992.

4-Coquery-Vidrovitch C et Moniot Henri : L’Afrique Noire de 1800 à nos jours, Paris, PUF,

1993.

5-Deschamps Hubert : Méthodes et doctrines coloniales de la France, Armand Colin, 1953.

6-Dulucq, sous la direction de Zytnicki : Décoloniser l’histoire ? De l’histoire coloniale aux

histoires nationales en Afrique et en Amérique Latine, Paris, Publications de la Société

Française d’Histoire d’Outre Mer, 2005 ;

7-Elikia-Mbokolo : Afrique Noire, Histoire et Civilisations, Paris, Hatier, 1992.

8-Ferro Marc (sous la direction de) : Le livre noir du colonialisme 15e-19e siècle. De

l’extermination à la repentance, Paris, Le Seuil, 1995.

9-Girardet Raoul : L’idée coloniale, Paris, La Table Ronde, 1979.

10-Hugon A. Introduction à l’histoire de l’Afrique contemporaine, Paris, Armand Colin, 1998.

11-Ki-Zerbo Joseph : Histoire de l’Afrique noire, Paris, Hatier, 1978.

-A quand l’Afrique, Paris, Editions de l’Aube 2003.

12-Lecour Grandmaison Olivier : Coloniser, exterminer : sur la guerre et l’état colonial. Paris,

Fayard, 2005.

13-Le Monde Diplomatique : Manière de voir. Pages d’histoire occultée 2005

14-Liauzu C. : Violence et colonisation. Pour en finir avec les guerres de mémoire, Paris,

Sillepses, 2003.

15-Liauzu C et Josette Liauzu : Quand on chantait les colonies : colonisation et culture

populaire de 1830 à nos jours ? Paris, Sillepses 2002.

16–Liauzu C : Colonisation : droit d’inventaire, Paris, Armand Colin 2004.

17-Marseille S. : Empire colonial et capitalisme français : Histoire d’un divorce, Paris, Albin

Michel 1984.

18-Mbemba Jean Martin : L’autre mémoire du crime contre l’humanité, Paris, Présence

Africaine, 1990.

16

19-Michelin Pierre : Un défricheur d’empire : Mgr Augouard, Paris, Maison de la Bonne Presse

1943.

20-Mus Paul : Guerre sans visage, Paris, Le Seuil, 1961.

21-Pluchon et Bouched : Histoire de la colonisation française, Paris, Fayard, 1991.

22-Prudhomme Claude : Mission et missions : une appropriation du monde, Paris, Publisud,

2004.

23-Sala-Molins Louis : Le Code Noir, Paris, PUF, 1987 ;

24-Sarrault Albert : La mise en valeur des colonies françaises, Paris, Payot, 1923.

-Grandeur et Servitude coloniales, Paris, Le Sagittaire, 1931.

25-Savareze Eric : L’ordre colonial et sa justification en France métropolitaine : Oublier, Paris,

L’Harmattan 1995.

26-Suret-Canale Jean : L’Afrique Noire : L’ère coloniale, Paris, Editions Sociales 1972.

27-Vogue Melchior de : Les morts qui parlent, Paris, Plon Nourrit, 1899.

28-Zevaes A : Histoire de la 3e République, Paris, Editions Jacques Anquetil, 1920

ANNEXE

Discours prononcé par le roi Léopold

à l’occasion de l’arrivée des pères missionnaires au Congo en 1883.

Révérends pères et chers compatriotes,

La tâche qui vous est confiée à remplir est très délicate et demande beaucoup de tact.

· Prêtres, vous allez certes pour évangéliser mais votre évangélisation doit s’inspirer

avant tout des intérêts de la Belgique

· Le but principal de notre mission au Congo n’est donc point d’apprendre aux nègres à

connaître Dieu, car ils le connaissent déjà ; ils parlent et se soumettent à Pung-Un-

Nzambi, un Nzakomba et que sais-je encore, ils savent que tuer, coucher les femmes

d’autrui, calomnier et injurier est mauvais.

Ayons donc le courage de l’avouer, vous n’irez donc pas leur apprendre à connaître ce

qu’ils savent déjà. Votre rôle essentiel est de faciliter la tâche aux administrateurs et aux

industriels. C’est donc dire que vous interpréterez l’évangile de façon qu’il servira à mieux

protéger nos intérêts dans cette partie du monde.

Pour se faire, vous veillerez entre autres à désintéresser nos sauvages des richesses dont

regorgent leurs sols pour éviter qu’ils s’y intéressent, qu’ils ne vous fassent pas une

concurrence meurtrière et rêvent un jour à vous déloger.

Votre connaissance de l’évangile vous permettra facilement de trouver des textes

recommandant aux fidèles d’aimer la pauvreté. Tel que par exemple heureux les pauvres car

le royaume des cieux est à eux et c’est difficile aux riches d’entrer au ciel.

Vous détacher et faire mépriser tout ce qui leur prouve le courage de nous affronter. Je fais

allusion à leurs fétiches de guerre qu’ils ne prétendent point ne pas les abandonner et mettre

tout en oeuvre pour les faire disparaître.

Votre action doit se porter essentiellement sur les jeunes afin qu’ils ne se révoltent pas si

le commandement du prêtre est contradictoire à celui des parents. Les enfants devront

apprendre à obéir à ce que leur recommande le missionnaire qui est le père de leur âme.

Insistez particulièrement sur la soumission et l’obéissance : éviter de développer l’esprit dans

les écoles ; apprendre aux élèves à écrire et non à raisonner.

Ce sont là, chers compatriotes, quelques uns des principes que vous appliquerez. Vous

trouverez beaucoup d’autres dans les livres qui vous seront remis à la fin de cette conférence.

Evangélisez les Nègres pour qu’ils restent toujours soumis aux colonialistes blancs, qu’ils ne

se révoltent jamais contre les contraintes que ceux-ci leur feront subir. Faites leur réciter

chaque fois heureux ceux qui pleurent, car le royaume des cieux est à eux. Convertissez

toujours les noirs aux moyens de la chicotte, gardez leurs femmes pendant neuf mois à la

soumission afin qu’elles travaillent gratuitement pour nous. Exigez ensuite qu’ils vous offrent

en signe de reconnaissance des chèvres, poules, oeufs, chaque fois que vous visitez leurs

villages.

Et faites tout pour que le Nègre ne devienne jamais riche. Chantez chaque jour qu’il

est impossible aux riches d’entrer au ciel. Faites leur payer une taxe chaque semaine à la

messe de dimanche, utilisez ensuite cet argent prétendument destiné à transformer vos

18

missions en des centres commerciaux florissants. Instituez pour eux un système de

confession qui fera de vous de bons détectives pour dénoncer tout noir qui a une prise de

conscience contraire aux autorités investies du pouvoir de décision. Enseignez aux Nègres à

oublier leurs héros afin qu’ils n’adorent que les nôtres. Ne présentez jamais une chaise à un

noir qui vient vous voir. Donnez lui au plus une tige de cigarette. Ne l’invitez jamais au dîner

même s’il vous donne une poule chaque fois que vous arrivez chez lui.

NB : Ce texte nous a été transmis par Monsieur Mokouani-Bukoko né en 1915. Il a obtenu ce

texte par un heureux hasard en 1935. Mokouani-Bukoko infirmier à Kwamouth (Congo

Belge) Bolobo, il achète une bible. Ce texte se trouvait dans cette bible. Le missionnaire

l’avait oublié par mégarde.

 

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