Congo : Le pouvoir rend fou et le fou ne rend pas le pouvoir

Djess dia Moungouansi – La plume Libre

« L’animal est pris dans le filet » Sassou Dénis (Oyo, mars 2012)

L’histoire ne laisse aucun doute sur la nature du pouvoir politique en Afrique : lorsqu’il s’étend de manière excessive entre les mains d’un seul individu ou d’un même groupe, des dérives profondes se manifestent inévitablement. La République du Congo est un exemple particulièrement clair de cette situation, en particulier avec la récente élection fictive de mars 2026 qui a encore consolidé la dictature de fait.

Cet énième coup de force électoral a marqué le début d’une longue période où le pouvoir exécutif présidentiel règne sans entraves sur l’administration, ses employés, la justice, les médias, les universités, les faux opposants et leurs contestations.

On assiste en fait à la concrétisation du funeste projet orchestré par Sassou et ses spadassins dès son retour au pouvoir par la force en 1997 : « l’animal est pris dans le filet », signifiant qu’il doit rester au pouvoir ad vitam aeternam, voire y périr. À force de se laisser leurrer par des illusions électorales, ils ont réussi – soit par résignation, intimidation ou corruption – à affaiblir la vigilance des défenseurs d’une demande démocratique. Un système désormais en roue libre…

L’illusion électorale et «l’oligarchie  tribaliste».

Notre époque nous met sous les yeux le surgissement et la consolidation des « pouvoirs élus » dont l’agenda politique est explicitement antidémocratique. Il est superflu de revenir sur le processus électoral congolais, contrôlé de bout en bout par le système Sassou.  A l’instar de la dernière farce électorale de mars 2026, des chiffres complètement faux, loin de la réalité, et qui frisent le ridicule, ont été proclamés. Il n’y a pas plus dangereux dictateur que celui qui est « né avant la honte ». La félonie, la triche et le mensonge sont des antivaleurs qui peuplent leur esprit et guident leur action.

Asséchant la volonté de tous par le pouvoir d’un seul, le système Sassou offre la version la plus aboutie de cette confiscation qui nourrit une profonde désaffection politique tant l’élection y devient un blanc-seing qui légitime le non-respect des engagements. 

Dès lors, l’agressivité de ce pouvoir puise sa force dans un « tribalisme oligarchique », sans régulation, sans entraves, sans bornes, où ne règnent que l’avidité, le profit, l’enrichissement sans limite.

Comme toutes les mafias, les seules règles de cette OBUMITRI (Oligarchie Bureaucratique Militaro-Tribale) (dont l’alarme avait déjà été sonnée par Ange Diawara)- devenue de plus en plus affairiste- et qui  a pignon sur rue au Congo ; sont l’argent (l’accumulation sans limites), la violence incarnée notamment par la DGSP (Direction Générale  de la Sécurité Présidentielle) sans foi ni loi et qui sème mort et désolation dans nos villes et campagnes, et le secret (aucun droit de regard ou de contrôle venu de la société).

De même que les gangs criminels se répartissent les quartiers et se partagent des trafics, ils sont prêts à découper le Congo au gré de leurs intérêts. Des matières premières, pétrole, gaz, aux données personnelles, c’est-à-dire nos individualités, ces oligarques, Congolais ou prédateurs étrangers, ont en commun de s’enrichir par l’accaparement, voire le vol, de richesses qui ne leur appartiennent pas. 

A « Un homme ça s’empêche » d’Albert CAMUS qui rappelle les limites à soi-même, Sassou oppose son maître mot : l’illimitisme. Rien ne saurait entraver son désir, en tout registre (pouvoir, richesse, conquête, emprise etc.). Bref, rien ne doit résister à sa volonté de puissance. Une désinhibition qui éclate dans toute son horreur !

Sassou a réussi à déplacer la fenêtre d’Overton sur le tribalisme au point de bâtir impunément une armée dont 95 % des généraux sont originaires de la partie septentrionale, avec 56 % (plus de la moitié) qui viennent de la seule région de la cuvette.  La même dynamique s’applique aux nominations concernant la gestion des différentes régies financières du pays. Les critères d’admission aux concours de l’ENAM ou de la Faculté de médecine manquent totalement d’objectivité. Au lieu de se fonder sur le mérite, une hiérarchie sous-jacente oriente toutes les décisions de Sassou et de son entourage. L’ethnie en premier lieu, suivie des régions du nord, tandis que le pays apparaît comme « un animal pris dans le filet » à dépecer avec frénésie par des hyènes insatiables.

L’article 96 : l’institutionnalisation de l’absolution des crimes et délits

Comme toute dictature, celle incarnée par Sassou Dénis connaitra sa fin, un jour prochain. Lui et son engeance en sont conscients, leur obsession obsidionale ne conjurera jamais d’être à la merci de la détermination de la rue vociférante ou d’un acte salvateur perpétré par un militaire-patriote pour délivrer ce pays de l’obscurantisme et du chaos. Sa crainte sur les conséquences de son départ est alimentée par ses quarante ans de pouvoir absolu, marqués par des crimes et délits variés. Cette crainte peut se rapporter à des aspects politiques, judiciaires ou même individuels. Lui et sa bande de prédateurs craignent des poursuites judiciaires, des règlements de compte ou la perte de leurs privilèges.

C’est ainsi que Sassou a insidieusement vampirisé les principales institutions en les vidant de toute leur substance. Son seul crédo a toujours été de travailler pour ne plus quitter le pouvoir, notamment en neutralisant les mécanismes capables de garantir une véritable alternance démocratique. Il a ainsi injecté une importante dose toxique dans la mère des textes qui fondent un Etat : la constitution.

Ainsi, le pouvoir devient une question de survie. Sassou s’accroche alors par tous les moyens, comme un arapède à son rocher : révision et changement de la constitution, contrôle des médias, limitation des libertés publiques ou répression des opposants.

En tout état de cause, même s’il venait à quitter le pouvoir, il s’est protégé des éventuelles poursuites à travers l’Article 96 de la constitution du 6 novembre 2015. Par cet article, Denis Sassou et ses sbires du PCT apportent la preuve d’une volonté d’institutionnaliser l’absolution des crimes et délits pendant leur règne. Mais aussi, en fait, la reconnaissance implicite d’un pouvoir empêtré dans lesdits crimes et délits.

Protégé par une constitution érigée en bouclier et entouré de partisans tribalistes qui lui font croire qu’il est l’unique garant de la stabilité du pays, Sassou ne considère plus d’autre existence après le pouvoir. Son entourage est convaincu que seule sa persistance au pouvoir, en dépit des obstacles, assurerait la continuité de leur jouissance des richesses usurpées au peuple congolais. Pour eux, l’alternance représente un risque qui pourrait plonger le pays dans le chaos ou la guerre.

Les nombreuses révisions constitutionnelles, notamment le changement de la constitution en 2015 suite au massacre de jeunes manifestants, et l’élimination simultanée de la limite d’âge, ont pavé la voie pour un règne sans fin. Sassou a finalement développé une sorte de dépendance au pouvoir, convaincu que son départ entraînerait l’effondrement de la mafia oyocratique.

Confrontés à un individu qui a rompu tout lien avec la réalité, c’est au peuple qu’il incombe de dresser une authentique barrière de résistance apte à restaurer la République et l’Etat de droit, sauvegarder les libertés publiques et défendre l’idée que nul dirigeant ne devrait être au-dessus de la nation.

Puisque le fou ne rend pas le pouvoir, c’est uniquement grâce à une mobilisation et une organisation aussi vaste, inclusive, dynamique et généreuse que possible, ancrée dans la société et à proximité de ses espaces de vie et de travail, que nous pourrions édifier la digue qui nous sortira du chaos dans lequel est déjà plongé notre pays. Nous devons nous libérer de la torpeur, lutter contre la résignation et rompre avec les habitudes paralysantes.  

Etienne de La Boétie nous avait déjà avertis : « La première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude ».

  • Aphorisme politique africain dont il n’existe pas de source historique clairement reconnue permettant d’identifier l’auteur avec certitude.

Djess dia Moungouansi – La plume Libre

Diffusé le 24 mai 2026, par www.congo-libeerty.org

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