Une nouvelle voix féminine avec Mes sentiments, lorsque le pardon devient vital… de Prudence Tsaty

Mes sentiments, lorsque le pardon devient vital…, un ouvrage offert par l’auteure, retrouvé dans ma bibliothèque après moult séjours à Paris. Enfin, lecture et analyse de ce beau récit autobiographique qui épouse une dimension référentielle socio-familiale notoire.

Au Congo, quand éclate la guerre de juin 1997 qui embrase Brazzaville, le personnage de Prudence qui incarne en même temps l’auteure et la narratrice de ce récit-témoignage ne sait pas qu’elle va, avec sa famille, quitter le pays pour un long séjour à l’étranger. Partie en 1997, elle retrouvera avec plaisir son pays en 2020. Et se révèle dans ce récit le témoignage des heurs et malheurs de son destin. Mes sentiments, lorsque le pardon devient vital… apparait comme une espèce d’autobiographie de Prudence qui se fonde sur le triptyque enfance-exil-retour au pays.

Une enfance heureuse marquée par le tragique

Une enfance agréable dans une famille soudée où papa et maman prennent soin de leurs enfants. Prudence est la cinquième fille de la famille alors que sa maman désirait un garçon : « Après quatre grossesses, quatre filles, maman désirait désespérément un petit garçon » (p.19). Prudence navigue dans une bonne enfance ; la famille vit dans un quartier où il n’y a pas de limite sociale. Comme elle l’affirme sans ambages : « C’était un lieu où toutes les classes sociales se côtoyaient » (p.24). Aussi, c’est dans cette famille élargie avec oncle et grand-mère et même arrière grands parents que Prudence grandit. Elle est marquée par une mère institutrice et un père enseignant qui sera rattrapé par la politique : « Papa a entamé sa carrière en tant qu’enseignant au lycée technique de Brazzaville, puis a rejoint le ministère de l’Éducation nationale où il occupa (…) différents postes, comme celui de conseiller du Premier ministre » (p. 26). Prudence a cinq ans quand survient, contre toute attente, la naissance enfin d’un petit-frère, trois mois après la victoire de son père aux élections législatives qui seront, une année après bousculées par quelques tribulations politiques. Aussi, avec la dissolution de l’assemblée, le père doit se préparer pour un nouveau scrutin législatif : « L’année 1993 s’écoulait sous de fortes tensions sur le plan politique (…). L’Assemblée nationale avait été dissoute avant la fin de l’année 1992 » (p. 29). Ainsi va commencer une période d’instabilité politiques qui sera plus tard à l’origine de la tragédie du 5 juin 1997.

Dans l’antre du tragique

Avant de vivre l’enfer du 5 juin 1997, il faut rappeler le drame marqué par des conflits interethniques qui naissent après les élections présidentielles dont les acteurs sont Lissouba, Kolélas et Sassou Nguesso. Et Prudence, encore enfant, subit le drame imposé à la famille : « Lors d’une altercation devant la résidence, mes gardes de corps tirèrent des coups de feu à balles réelles. L’inquiétude, la peur ainsi que les angoisses se mêlèrent au vent et murmurèrent à mes oreilles (…). Dès cet instant, je me fis plus qu’un avec ce sentiment de peur » (p. 36). Elle est encore âgée de six ans quand lui tombe un drame psychologique : les tristes évènements qui vont opposer des populations d’un même pays, ce que ne comprend pas l’enfant, un produit des Congolais de différentes régions : « Mon père est Nibolek, un terme qui regroupe différentes régions du sud, essentiellement le Niari, la Bouenza et la Lekoumou. Ma mère est originaire du Pool au sud, mais aussi de la Sangha et de la Likouala au nord. J’ai de la famille sur l’ensemble du territoire » (p.p. 34-35). Aussi la rencontre des parlementaires du Pool et du Niari et l’installation de Kolélas à la mairie de Brazzaville, la violence politique que vit Prudence à l’intérieur de son enfance se transforme en paix. Son père s’affiche de nouveau au parlement pour le compte de son parti l’UPADS. Mais cette paix que connait Brazzaville ne sera que de courte durée

Juin 1997 ou l’hécatombe dans Brazzaville

Au cours de cette triste réalité de guerre imposée au peuple congolais par les acteurs politiques dans leur rivalité, Prudence réalise le déferlement réciproque de leurs milices. Ce conflit congolo-congolaise va connaitre un dénouement rocambolesque quand des forces étrangères vont s’y mêler : « Le 14 octobre, des bombardiers angolais prirent d’assaut le palais présidentiel et mirent fin à quatre mois de guerre civile. Lissouba et ses collaborateurs partirent en exil » (p. 43). Commence alors pour la famille de Prudence un autre tournant de leur vie. Son père qui a été le ministre de la défense aux côtés du président Lissouba est obligé de s’exiler avec sa famille. Commence alors un « vivre ailleurs » qui va marquer Prudence, un exil sous l’ombre obscur de la guerre qui va commencer par la ville de Dolisie envahie par les Angolais.  C’est Pointe-Noire qui va ouvrir à la famille les portes du Benin et de la Côte d’ivoire, le père se trouvant déjà hors du Congo, plus précisément en Europe.

La Belgique : la grande découverte

Un pan de la société occidentale se dresse devant Prudence : sa maman subit le racisme dans la maison de retraite où elle travaille. Ici se réveille son enfance de grande famille au pays loin de l’inégalité raciale : « Je n’avais jamais entendu parler des problèmes raciaux. Je vivais à Brazzaville et mes parents étaient des autorités » (p. 81). Heureusement au cours de leur séjour en Belgique, ils vont faire la connaissance des familles de la RDC qui les soutiennent : « Ma famille et moi avons été soutenues intimement par deux familles formidables. Les Matendo, originaires de la RDC, dont la mère, maman Anne, a encadré et pris soin de mes sœurs en l’absence de maman » (p. 82). C’est à Bruxelles qu’elle apprend la mort du président Lissouba à Paris où elle s’y rendra pour les obsèques.

Bruxelles – Brazzaville, deux villes pour un même destin

Aussi, malgré les réticences de ses enfants qui sont restés en Europe, le père de Prudence rentre au bercail pour la poursuite de sa carrière politique. Devenue Belge par la nationalité octroyée à sa maman, Prudence décide de séjourner au pays avec sa sœur et son frère : « Danielle, Pascal Junior et moi voyageâmes ensemble en direction de Brazzaville » (p. 91). Retour à Bruxelles pour achever sa formation : elle va exercer dans le domaine de la pharmacie avant de retrouver de nouveau son Congo natal avec tous ses problèmes sociopolitiques. Aussi, découvre-t-elle le Congo profond : elle sera reçue par les localités telles Boko, Kinkala, Loudima, et Ouesso où elle est bien acceptée par les femmes de cette ville pour une action sociale : « Nous étions bien accueillies chaleureusement » (p.141). Et c’est à Ouesso où elle participe à leur campagne aux élections législatives. Retour en Belgique où la nostalgie du pays de ses ancêtres habite toujours ses pensées. Et se révèle une fois de plus l’autobiographie de l’auteure-narratrice sous couvert du référentiel familial : « Mais j’ai décidé de parler de mon président pour les maux qui blessent. Ce n’est pas en ma qualité de fille de Pascal Tsaty Mabiala, chef de file de l’opposition, bien que l’histoire racontée me ramène souvent dans ce contexte, mais en tant que citoyenne congolaise » (p. 148). Et ce président dont parle Prudence n’est autre que Denis Sassou Nguesso qui va occuper la dernière partie de son récit.

Une partie de l’univers politique révélée par Prudence

Dans la dernière partie de son récit Prudence nous fait rentrer dans la géopolitique de son pays.  Elle nous rappelle un segment du destin du président Sassou Nguesso par l’intermédiaire de son ouvrage Le manguier, le fleuve et la souris à la page 149 : « Au bout du jardin qui entoure sa maison d’Oyo, assis sous un manguier (…) il se laisse saisir par la diversité et la beauté du paysage en contemplant le fleuve Alima » (p.149). À partir du personnage du président Sassou, le texte nous rappelle les images de Yombi quand il était au pouvoir, de Lissouba avant, pendant et après la Conférence nationale et du retour de Sassou Nguesso après le sombre nuage tombé sur le pays : « Bilan de la situation : des pertes de vie, des déplacés et des maisons détruites » (p.164). À cheval sur les deux cultures européenne et africaine car Prudence est devenue une Belgo-congolaise, elle appelle à la solidarité qui devrait se manifester entre l’Afrique et l’Europe. Pour Prudence, il y a obstacles quotidiens et souffrances tant qu’en Afrique qu’en Europe.

S’il y a un récit autobiographique dans la littérature congolaise où l’auteur s’exprime sans voiler sa face, c’est le texte de Prudence Tsaty. La dimension référentielle des événements qui nous sont reportés se base sur son Congo natal ; l’auteure se confond avec la narratrice du récit qui se présente comme la fille de l’homme politique Tsaty Mabiala. Avec Mes sentiments, lorsque le pardon devient vital…, nous sommes devant un récit où l’autobiographie se présente comme une saga familiale.

Noël Kodia-Ramata

*Prudence Tsaty, Mes sentiments, lorsque le pardon devient vital…, éditions Les 3 Colonnes, Paris, 2024

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