RDC :  la géopolitique des émotions et la double contrainte du président Tshisekedi

Négocier la paix, libérer les territoires en refondant l’État

Par Lucien Pambou

La géopolitique des émotions définie comme une variante de la géopolitique traditionnelle montre comment les affects peuvent influencer les décisions des dirigeants. En RDC la peur, la colère, l’espoir appartiennent à la catégorie des émotions qui permet d’expliquer les actions, les décisions et les stratégies des dirigeants. Le président Tshisekedi (élu en2019, réélu en2023) est confronté à une instabilité politique liée à deux moments de la vie politique de la RDC : le changement éventuel de la constitution, les conflits qui secouent les territoires de l’est (Kivu) et la refondation de l’État. Le président Tshisekedi doit résoudre le dilemme suivant : négocier la paix, procéder à la libération des territoires de façon négociée ou militaire. Il doit répondre à une exigence émotionnelle et patriotique du peuple congolais qui veut la libération des territoires, le retour de la paix et éventuellement la refondation de l’État. Le président de la RDC est donc confronté à des exigences urgentes. Trois espaces de négociation rendent son projet politique possible : les accords de paix de Washington le 27 juin 2025 et l’accord de Doha du 19 juillet 2025 ainsi que le dialogue national que le président de la république organise pour des objectifs de cohésion nationale. Il est donc intéressant de voir comment le projet politique du président Tshisekedi prend sens dans ces trois espaces : Washington, Doha et l’espace national.

  1. Le rôle de la diplomatie agissante du président Tshisekedi en partant de Washington et Doha

Washington et Doha sont deux accords différents.

L’accord de Washington concerne la RDC et le Rwanda, cet accord est articulé autour de sept points importants (cessation des hostilités, retrait sans condition préalable des troupes rwandaises de la RDC, fin du soutien aux groupes armés non étatiques dont le M23, neutralisation des FDLR  -force de libération du Rwanda – par la RDC (FDLR= groupe hutu rwandais), mécanisme conjoint de coordination sécuritaire (CONOPS) du 31 octobre 2024, retour des réfugiés et des déplacés, volet économique (coopération sur minerais critiques -Tantale, Etain, Cobalt, Lithium – avec investissements américains en milliards de dollars).

L’accord de Doha signé le 19 juillet 2025 entre la RDC et l’AFC-23 sous médiation du Qatar est une déclaration de principe qui ouvre la voie à la paix. Les points clés : cessez le feu permanent, mécanisme conjoint de supervision avec la MONUSCO, mécanismes régionaux EAC-SADC, mesures de confiance, restauration de l’autorité de l’État dans les zones occupées, retour volontaire sécurisé des réfugiés et des déplacés.

La feuille de route pour les négociations directes avant le 8 août 2025 n’a pas abouti et les résultats attendus pour le 18 août 2025 n’ont pas été au rendez-vous.

Que penser de ces deux accords ? L’accord de Washington est un accord entre le Rwanda et la RDC pour la fin des hostilités et le retrait sans condition des troupes rwandaises or sur ces deux points et d’autres, il existe des blocages, des manœuvres dilatoires de la part du Rwanda qui, sans le dire, s’appuie sur ses proxys comme le M23. Cette situation est rendue plus complexe encore car le Rwanda accuse la RDC de ne pas suffisamment faire pour neutraliser les FDLR. L’échec de l’accord de Doha montre la complexité du mécanisme de résolution des conflits à l’est et de la négociation réelle. A Doha, la RDC négocie avec le M23, à Washington la RDC négocie avec le Rwanda. De façon juridique les deux négociations sont séparées, or sur le terrain ce sont les mêmes acteurs qui sont en conflit et on ne peut séparer le Rwanda de ses proxys du M23. Certains observateurs estiment que l’accord de Washington répond plus à une préoccupation mercantile américaine d’exploiter les minerais à son profit, tout en menant sa stratégie de diplomatie de duplicité fondée sur le travail de coopération avec la RDC sans oublier le Rwanda. Cette diplomatie de duplicité des États-Unis est largement perceptible dans la mesure où les sanctions contre le Rwanda et certaines de ses autorités militaires (gel des avoirs, interdiction de déplacement aux États-Unis pour certaines d’entre elles) ne donnent pas les résultats attendus par le président Tshisekedi. Washington intervient dans la structuration politico-diplomatique du règlement du conflit. Doha est un espace de négociation entre Kinshasa et l’AFC-23. L’accord de Doha peut être le point de départ d’un accord plus large.

Nous sommes ici au cœur de la tension entre géopolitique traditionnelle (intérêts des États, surtout américains) et émotion nationale du peuple à cause de l’occupation des territoires par les forces étrangères à Bukavu, Goma, Bunagana. Face à cette émotion légitime, le président Tshisekedi doit résoudre un paradoxe : négocier tout en refusant de légitimer l’occupation par des acteurs étrangers que l’opinion congolaise considère comme responsable des manœuvres du Congo. Le président Tshisekedi doit négocier sans donner le sentiment d’abandonner la souveraineté du Congo.

Au total, les deux accords Washington et Doha, sont liés. Washington règle le conflit RDC/Rwanda, Doha règle le conflit RDC/M23 sur le plan interne. Néanmoins l’incertitude demeure car il y a une divergence : Kinshasa exige le retrait immédiat inconditionnel du M23 alors que l’AFC-23 demande un statut spécial sous forme d’autonomie pour les territoires sous son contrôle.

  • Le dialogue national comme espace de recherche de la cohésion nationale

Le dialogue permet de réfléchir sur deux crises qui se nourrissent l’une l’autre, la crise territoriale à l’est et la crise de confiance institutionnelle entre l’opposition politique et la majorité.

Pour réconcilier les acteurs politiques entre eux mais aussi pour établir le point de départ d’un nouveau contrat national, le président Tshisekedi a mandaté une commission préparatoire pour rassembler les informations disponibles sur la nature du format, la durée, le nombre de participants, les exclus, les organisateurs. Quelles sont les garanties d’impartialité ? Quelles sont les décisions qui pourront être prises ? Quels sont les rapports entre le dialogue et les institutions constitutionnelles ? Ces interrogations ne sont pas anodines car, si le président Tshisekedi est l’architecte et l’ordonnateur de ce dialogue, l’émotion que celui-ci va susciter est importante pour les populations, la classe politique et le devenir de la RDC. En organisant le dialogue national et en s’appuyant sur l’émotion de la population, il doit veiller à ce qu’une politique de l’émotion ne conduise pas à la surenchère, au refus de compromis et à ce qu’elle évite de désigner de façon permanente ceux qui se sont exclus par leurs comportements agressifs, militaires vis à vis de la bonne marche des institutions. Sans le dire, ce dialogue national doit être pour le président Tshisekedi le point de départ de la recherche d’une nouvelle cohésion nationale. En demandant une nouvelle lecture parlementaire de la loi référendaire, le président Tshisekedi montre sa capacité à décrisper l’espace politique. C’est une question fondamentale sur l’utilité de la continuité de l’État. La RDC est au milieu du gué. Les nouvelles élections présidentielles ont lieu en 2029. La question qui se pose est celle d’un nouveau mandat du président Tshisekedi, ce que refuse l’opposition. Le président Tshisekedi est contraint de gérer trois moments importants de la vie politique de la RDC : le moment court qui est celui de l’émotion nationale et qui porte sur la libération immédiate des territoires de l’est, le moment moyen de la diplomatie (Washington, Doha). Pourquoi ne pas réunir les deux espaces qui finalement traitent d’un même problème, à savoir la paix, même si les modalités et les intentions des acteurs sont différents ? Le moment long sera celui de la refondation de l’État et exigera l’existence d’institutions solides, une armée efficace, une administration efficiente afin d’aboutir à une véritable cohésion nationale.

Le président Tshisekedi apparaît dans le désordre politique en cours en RDC comme un architecte stratège qui doit résoudre plusieurs problèmes en même temps, mais qui essaie tactiquement de les hiérarchiser. Il faut restaurer la souveraineté de l’État dans les territoires occupés, il faudra s’occuper des populations déplacées et voir comment instaurer des mécanismes de réparation et de justice. Un musée pour le GENOCOST a été créé, c’est un pas important, il faut aller plus loin et garantir une paix durable pour les habitants de la RDC. Il faut réfléchir sur la coordination des deux espaces de négociation Washington et Doha. L’émotion peut donner au pouvoir l’énergie nécessaire pour défendre l’intégrité territoriale, mais seul le réalisme d’État peut transformer cette aspiration en souveraineté durable sachant que de nombreuses limites à toute cette organisation émotionnelle et réelle sur le terrain risque de rencontrer des limites de toutes sortes (politique, militaire, mobilisation).

Par Lucien PAMBOU

Diffusé le 26 août 2026, parwww.congo-liberty.org

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Une réponse à RDC :  la géopolitique des émotions et la double contrainte du président Tshisekedi

  1. Mingwa BIANGO dit :

    Cher Yaya Lucien,
    Très bon texte qui nous permet de comprendre les enjeux et surtout la stratégie du Président Tshisekedi…sauf que celles-ci ne résoudront pas les problèmes de la RDC. On un mot, il faut casser les œufs pour faire des omelettes et le peuple congolais de la RDC comme son alter égo de Brazzaville, préfère danser que de se sacrifier. Nous CONGOLAIS sommes des jouisseurs, pas des combattants. Comprenne qui pourra !

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