Passionné d’histoire africaine, Lionel Gnali vient de publier, aux éditions l’Harmattan, Un destin brisé, récit consacré à Jean-Félix Tchicaya, premier député de l’Afrique équatoriale française. Rencontre avec un habitant de Villiers qui veut redonner leur place aux héros oubliés du Congo et d’Afrique.
Conseiller financier de profession, Lionel Gnali n’a rien d’un historien de formation. Et pourtant, c’est bien un ouvrage d’histoire qu’il vient de faire paraître. Un livre né d’une passion personnelle, mais aussi d’un devoir de mémoire qu’il porte depuis l’enfance. « C’est un livre que je devais à mon grand-père autant qu’à Tchicaya lui-même », résume-t-il.
Le goût des livres comme héritage familial
Mais pour comprendre comment un conseiller financier en est venu à consacrer des années à un tel travail d’historien, il faut remonter à son environnement familial. Son grand-père comptait parmi les deux premiers instituteurs de l’Afrique équatoriale française (AEF). C’est cependant au Sénégal, où il a fait sa scolarité, que le déclic a vraiment eu lieu. Il y côtoie Pathé Diagne, directeur de la bibliothèque Sankoré dans les années 80-90 et grand érudit de l’histoire africaine, qui lui impose une règle : revenir chaque mois avec le résumé de deux livres lus.
« Il m’a appris que lire, c’était déjà une forme de résistance », se souvient Lionel Gnali. Une discipline qui, ajoutée à l’exigence éducative de son grand-père, a fini par porter ses fruits, et qui allait, des décennies plus tard, le conduire tout droit vers Jean-Félix Tchicaya.
Jean-Félix Tchicaya, une figure congolaise ressuscitée
Car c’est bien ce personnage qui occupe le cœur du livre : premier député d’Afrique équatoriale française à l’Assemblée nationale, cousin et ami intime du grand-père de l’auteur. Élu en 1946 dans la foulée de la Conférence de Brazzaville, Tchicaya s’illustre par son rôle dans l’abolition du travail forcé et son combat contre le « double collège », ce système électoral qui distinguait les votants blancs et noirs.
« On lui a tout fait, sauf réussir à le faire taire », résume Lionel Gnali, qui y voit une figure à la carrure de premier président du Congo, écartée précisément parce qu’elle refusait d’être malléable.
Un « devoir de mémoire » destiné avant tout à la jeunesse
Si Lionel Gnali tient tant à raconter ce parcours, c’est qu’il y voit un devoir de mémoire destiné avant tout à la jeunesse congolaise, africaine, mais également française, dans un continent où la transmission reste largement orale et où la disparition des anciens s’accompagne souvent de celle des mémoires. Il cite volontiers l’écrivain nigérian Chinua Achebe, pour qui l’histoire glorifie toujours le chasseur tant que les lions n’ont pas leurs propres historiens. « Tant qu’on ne raconte pas nos histoires nous-mêmes, on laisse d’autres décider de ce qui compte et de ce qu’on oublie », explique-t-il.
Le projet est d’ailleurs né presque par hasard, lorsque l’auteur, en cherchant un ouvrage dans la bibliothèque de son grand-père, tombe sur une correspondance entre celui-ci et Jean-Félix Tchicaya. « Ce jour-là, j’ai compris que mon grand-père m’avait caché toute une partie de sa vie », raconte-t-il, encore marqué par cette découverte. Il insiste enfin sur l’actualité des propos tenus par Tchicaya à la tribune de l’Assemblée nationale dans les années 1946, sur l’asservissement, l’appauvrissement ou la restitution des terres : « Ce qu’il disait en 1946, on pourrait presque le rejouer aujourd’hui mot pour mot. »
Un projet soutenu par la Ville
C’est justement à Villiers, où il s’est installé il y a deux décennies, que ce projet a pu prendre corps. Lionel Gnali y décrit une ville où il « fait bon vivre », un enracinement qui explique en partie l’accueil réservé à son projet éditorial. C’est notamment grâce à ce livre qu’il a pu nouer des liens avec les institutions locales, qui l’ont accompagné dans l’organisation d’une cérémonie de dédicaces à la Villa Michot, le 23 mai dernier, un événement qui a rencontré un franc succès, en présence notamment du directeur de la culture et de la responsable de la bibliothèque. « Je ne m’attendais pas à un tel accueil, ni à ce qu’autant de gens viennent me parler de leur propre histoire familiale après la dédicace », confie-t-il.
Deux nouveaux livres sont déjà en préparation, dont une suite à ce premier récit et une orientation vers le roman. Face à l’afflux de questions des lecteurs depuis mai, l’auteur prévoit également d’organiser une nouvelle rencontre avec les habitants à la rentrée de septembre.
Article d’Alegria Muela

