Par Jean-Pierre Banzouzi
La résilience d’une communauté est sa capacité à s’adapter à des crises, à continuer à vivre collectivement après des traumatismes majeurs, et après des chocs et des tensions et même les agressions de peuples belligérants. Elle utilise pour cela une méthode, des ressources diverses et adéquates pour se défendre et retrouver un nouvel état d’équilibre sociétal. Cette résilience convoque l’organisation d’une dynamique de résistance perpétuelle dans une humanité où la prédation est récurrente. De l’esclavage à la colonisation, le bassin du Congo a connu ces violences. Dans ce contexte, le messianisme congolais (kingunza) est un cas d’école de résistance, qui aurait pu inspirer bien des combats de changement révolutionnaire de la part des populations contemporaines qui se battent pour leur libération.
I – Rappels historiques
Dans le bassin du Congo, l’installation du christianisme eut coïncidé avec la pénétration coloniale, induisant d’emblée des relations controversées entre ces présences coloniales portugaise, hollandaise et française d’une part, et le royaume du Kongo d’autre part. Cette pénétration, peu ou prou, n’avait jamais été un fleuve tranquille. Partout, des conflits éclatèrent et des mouvements de résistance s’organisèrent pour défier la brutalité de l’administration coloniale. Cette résistance, on ne le dit jamais assez, est une tradition ancienne héritée du Royaume du Kongo (le cas Kimpa-Mvita). Elle est inscrite dans le génome des populations de cette région du monde. Les colonisateurs l’ont appris à leur dépend. Comme dans toutes les sociétés agressées et devenues permissives, la violence imposée, la corruption, la traitrise, eurent raison dudit Royaume, éclatée en plusieurs entités sous la pression de la puissance coloniale. Cette destruction fut exacerbée également par les conflits de succession interne. Néanmoins, la résistance contre l’occupant demeure ancrée dans le système de valeurs de ces communautés du bassin du Congo.
II- L’esprit de résistance.
Au sein de ces entités colonisées désormais éclatées, cet esprit de résistance a toujours été guidé par un invariant dual à savoir :
– la reconstruction des cités antiques anéanties par les agresseurs esclavagistes et coloniaux,
– la restauration de la dignité du mu-ntu, c’est-à-dire la remise au centre de la civilité humaine hautement spirituelle, à rebours des comportements barbares et infrahumains des agresseurs et de leurs proxys.
C’est cette binarité qui entretint le Kingunza et qui implémenta les forces de résistance tout au moins à cette époque.
Sur la première composante de cette relation binaire, Il ne s’agit pas ici, à s’y méprendre, de la restauration de je ne sais quel royaume passé glorieux, non. Il s’agit de rétablir les modalités du ki-mu-ntu fondement des valeurs bantu présentes en tout être-africain singulièrement congolais, travesties par le néocolonialisme et ses Proxys. C’est ce que le Philosophe panafricain Fraklin Nyamsi a appelé la mââtocratie, à savoir la restauration de l’humanité africaine dont l’essence remonte à Egypte antique. (Réflexions pour une politique de civilisation en Afrique contemporaine).
Dans le Papyrus mythologique égyptien, ‘’La déesse Maat évite au monde un retour au chaos en faisant régner l’harmonie fondée sur la justice, la victoire sur les ennemis, la crue du Nil fécondante. Les défunts sont invités à partager trois éternités, nocturne, solaire, stellaire’’. Source ; Les voyages du Dieu soleil mort et renaissance, Les Essentiels, BNF.
Les Hommes et les Femmes du bassin du Congo (bassin tant convoité) ont été imprégnés de cette doctrine et ont pu définir une méthode de résistance (le réveil par l’enseignement, nstikumusu) et convenir des moyens (kilombo –rassemblement) pour mener la résistance. Pour rappel, le kilombo est une pratique qui a fait ses preuves dans la diaspora africaine notamment aux Antilles françaises, anglaises et néerlandaises et au Brésil. Le syncrétisme chrétien n’a jamais été la pâle copie du catholicisme, au contraire, c’est une stratégie de résistance élaborée par ces communités autour de figures emblématiques – sur lesquelles nous reviendrons – pour se défendre contre l’agresseur et ses proxys. Il s’agissait de contrer le message religieux de l’agresseur en forte contradiction avec les actes violents et barbares décriés dans cette région notamment au Congo Belge à cette époque (amputation des membres du corps).
III- Les figures emblématiques.
Ces figures emblématiques désormais connues par la postérité, Simon kimbangou, André Grénard Matsoua, Paul Nyouvoudi, Daniel Ndounou et d’autres ont un point commun. Ils ont convoqué la même doctrine du kingunza chacun à sa manière pour résister comme avant eux Kimpa Mvita. Sur les deux rives du fleuve Congo, l’unicité de la résistance était un acquis. Ces personnalités ont côtoyé l’administration coloniale et ont pu comprendre de l’intérieur cette imposture. Comment contrer cette barbarie, et comment élaborer la trame stratégique de résistance, comment définir une méthode et comment rassembler les moyens ou les ressources nécessaires pour mener le combat.
IV– La méthode et les ressources.
C’est ce syncrétisme protestant (kingunza), né au carrefour de la culture négro-africaine et du catholicisme d’une part, et du protestantisme Luthérien suédois d’autre part qui rythma la résistance. Ce syncrétisme ne fut pas une éclosion naïve ni un métissage culturel aléatoire et hasardeux, mais bel et bien un vecteur délibéré de l’unicité des luttes anticoloniales. C’est cette unicité qui est intéressante à observer ici et qui est un cas d’école de résilience et de résistance dans le moyen Congo. Les querelles ethniques n’ont jamais eu leur place dans cette lutte portée par des hommes éclairés imprégnés des traditions africaines. Par exemple, les Compagnons de Simon Kimbangou n’était pas exclusivement originaire du groupe ethnique kongo, kamba, dondo, bembé, kuni, hangala, sundi etc.., mais aussi du groupe téké, et ngala. Ce véhicule du « messianisme » était donc propice au rassemblement des masses soumises à un enseignement rigoriste de la résistance et à une mobilisation sans commune mesure pour contrer la violence de l’administration coloniale. Simon Kimbangou sillonna tout le moyen Congo et suscita l’éveil des consciences, pour restaurer cette dignité des Congolais, et au-delà, de l’Homme africain. André Matsoua lui emboita le pas avec la même méthode, des réunions de conscientisation « spirituelle » des masses dans le Moyen-Congo pour mettre fin à l’ignominie coloniale. Contrairement aux écrits de certains Sociologues de l’époque coloniale (Balandier, Article, Brèves remarques sur les Messianismes de l’Afrique Congolaise 1958), ce syncrétisme n’était pas une acculturation, mais un chemin initiatique de la lutte anticoloniale. Plusieurs de ces figures ont connu la déportation au Tchad. Paul Nyouvoudi qui a travaillé avec Simon Kimbangu, est l’un des Fondateurs de l’église évangélique du Congo. Il a largement contribué à ce mouvement de résistance en compagnie du pasteur Ndoundou son éminent Colistier. C’est cet élan missionnaire qui remonte à 1909 et qui a culminé aux mouvements de réveil, appelé nsikumusu, en 1947, porté par le prophète et pasteur Daniel Ndoundou (1911-1986).
V – La stratégie de résistance des masses encadrées par le messianisme.
Dans une résistance « révolutionnaire » de type anticolonial « la masse critique est la masse minimale de population suffisante au déclenchement d’une réaction révolutionnaire en chaîne qui change le rapport de force. C’est ce à quoi c’était attelé Simon Kibangou quasiment dans tout le bassin du Congo pour porter le message d’éveil à ses adeptes et à la masse, à travers les deux véhicules, du kilombo et du kingunza. Les colonisateurs, de même que les dictateurs ont une hantise de cette taille critique des masses conscientes imprégnées du kingunza. C’est ainsi qu’en Haiti par exemple, dans la nuit du 22 au 23 août 1791 la Prêtresse du vaudou nommé Mambo, organisa une cérémonie kingunza (vaudou) au bois caïman pour galvaniser la masse des esclaves qui se soulevèrent, déterminés à mettre fin à la domination des Maîtres Blancs. En réalité des rassemblements de réveil se déroulaient en secret à l’insu des esclavagistes. Une fois de plus, la méthode du réveil par l’enseignement, nstikumusu, et la mise en place des moyens de rassemblement au bois caïman (kilombo) furent ici éprouvés. Les différentes communautés afrodescendantes se rassemblèrent dans leur quête de liberté. Le kingunza-vaudou fut ainsi le catalyseur dans la révolte des esclaves de Saint-Domingue et de la victoire contre Napoléon Bonaparte armé jusqu’aux dents.
Dans sa thèse de doctorat intitulé, « Pasteur Daniel Ndoundou, Dirigeant de réveil dans l’église Evangélique du Congo », le Suédois Bertil Ahman évoque cette stratégie de réveil au Congo-Brazzaville. Bertil Ahman, en s’inspirant des travaux de Ragnar Widman (Culture et conceptions religieuses au Bas-Zaïre vers la fin du dix-neuvième-siècle (1992), inscrit justement cette stratégie de réveil dans les croyances des populations du bassin du Congo fondée sur trois cultes majeurs, le culte de Nzambi, le culte des ancêtres, le culte des minkinsi. En réalité ces trois cultes sont les composants d’un seul invariant le kingunza qui a fécondé ce messianisme. Le culte du Nzambi ne renvoie pas au « Dieu Catholique » mais au Nzambi-a-mpungu, Dieu de la spiritualité traditionnelle Kongo. L’implantation de l’église protestante suédoise dans le bassin du Congo, antinomique à l’église catholique romaine a accéléré la prise de conscience des populations du bassin du Congo et l’éveil des masses. La conception luthérienne de la foi chrétienne aux antipodes du catholicisme a nourri la lutte contre la présence coloniale dans cette région. Le Pasteur Ndoundou incarnait cette stratégie de réveil au 20ème siècle, ntikumusu. Ce personnage exceptionnel fut formé au Congo-Belge dans le sillage des actions antérieures de Simon Kimbangou, et de Paul Youvoudi qui étaient des figures emblématiques de la lutte anticoloniale. Le Pasteur Ndoundou eut contribué à transmettre les principes du réveil à ces adeptes à travers des cantiques très engagées pour galvaniser les masses à la lutte anticoloniale. Des réunions de sensibilisation furent permanentes notamment en pays Kamba où le mouvement s’est amplifié sous la coordination des pasteurs originaires de la région, formés à l’éveil par l’onction des figures emblématiques, Kimbangou, Ndoudou, Mastoua, Nyouvoudi etc. (Thèse de doctorat, Florent Mounda Mbambi, l’implantation du protestantisme au Congo : le cas des Kamba de 1930 à 1986). L’auteur évoque dans sa thèse les antagonismes entre le catholicisme et les croyances africaines millénaires forgées par une civilisation tout autant millénaire dans le Kongo-dia-Ntotela. La pénétration portugaise au XVème siècle, accueillie pourtant dans le but d’établir des relations d’Etat à Etat, se transforma en agressions, à travers des missions factices d’évangélisation. Or pour une civilisation millénaire que celle du Kongo-dia-Ntotéla les Portugais n’apportaient rien de nouveau sous le ciel que les Kongo n’eurent connu. Les Kongo ont pu mettre au point des économies ingénieuses (lire Jean-Pierre Banzouzi, Economies politiques des ressources halieutiques en milieu Kongo : terroirs et Etats au Congo-Brazzaville ed. Normande 2011). Leurs croyances furent opposées aux pratiques barbares des missionnaires en réalité des loups sous peau d’agneaux. La résistance à ces barbares est donc un crédo ancien qui a pris le prétexte des formes diverses et variées de syncrétisme religieux. Pourtant les générations actuelles du bassin du Congo n’ont pas intégré cette résilience dans la lutte contre les pratiques post-coloniales. Le déficit stratégique de rassemblement et de comportements hautement permissifs de la nouvelle élite véreuse promue par le Colon comme Proxy n’a pas permis cette greffe. Les contrées du sahel ont amorcé des changements révolutionnaires majeurs non sans sacrifice, mais avec résilience pour la libération totale (politique, culturelle, économique) de leurs pays.
Le messianisme a donc servi de catalyseur dans cette région pour forger la cohésion au sein des populations et installer une unicité de lutte anticoloniale. Les figures emblématiques citées ci-dessus, ont pu mobiliser les masses contre l’oppression. Les valeurs culturelles et spirituelles issues du Kongo-dia-Ntotela furent des facteurs sous-jacents à la reconquête de leur dignité. Les révoltes et les insurrections légitimes face à la barbarie ont été méthodiquement organisées par des leaders éclairés comme Simon Kimbanou dès 1920.
Or l’élite contemporaine s’est plutôt fourvoyée dans l’animation d’assemblées de « sommeil », églises festives et folkloriques nées ici et là dans cette région et souvent phagocytées par les proxys de la gestion postcoloniale qui en assure la direction. Cette élite a éteint à dessin le moteur de la ferveur collective du messianisme et a fait le lit de la recolonisation du bassin du Congo. Certains Dirigeants des succursales de l’église catholique romaine eux-mêmes baignent dans la connivence et paradoxalement dans les scandales pédophiles, exacerbant ainsi la dépravation des mœurs.
Telle est la problématique épineuse que pose le destin des populations du bassin du Congo dans leur quête au changement de mode de gouvernance de sociétés foncièrement corrompues par une élite douteuse et extravertie. Cette élite a pris le parti de la trahison et a oblitéré tout espoir de progrès dans cette région.
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Par Jean-Pierre BanzouziDiffusé le 22 juin 2026, par www.congo-liberty.org
