Du palmier à mbongo: genèse et épopée du raphia

Le vocable mbongo qui signifie l’argent, que l’on associe souvent à la capacité financière d’une personne ou d’un pays et que nous avons en partage dans nos langues, est certainement aujourd’hui au Congo, un des mots les plus utilisés. Et pour cause ? La grave crise financière qui sévit dans notre pays et qui le place une fois de plus sous les fourches caudines du FMI, alimente toutes les conversations. Mbongo, le nerf de la guerre est au centre de tout. Que ce soit au sommet de l’Etat, à la maison, dans le bus, au travail, dans tous les lieux privés ou publics , on entend régulièrement les mêmes rengaines : naza na mbongo té, muké na mbongo vé, mbongo kani, toko zéla mbongo ya FMI, mbongo ebima……..
Mais savez-vous d’où nous vient ce terme ? Je vous propose de retracer sa genèse.

Au début du XVII ème siècle, Andrew BATTEL, un grand voyageur anglais séjourna longtemps à Loango , capitale du royaume éponyme . Il fut frappé de découvrir d’immenses plantations de palmiers s’étendant à perte de vue au point de se demander, si celles-ci ne constituaient pas l’arrière-cour des souverains. Un autre explorateur anglais, Samuel BRUN, fut lui subjugué par l’alignement de ces plantations dont le graphisme n’était pas sans rappeler celui des vignes.
Olfert DAPPER, l’humaniste néerlandais couvrant le XVII ème siècle, nous apprend que dans les trois royaumes de Loango, de Ngoyo, et de Kakongo, situés dans le Golfe de Guinée , les productions de raphia issues du palmier étaient très recherchées. Soigneusement entretenues par un personnel qualifié dans l’élagage, le choix des feuilles, des branches et des fibres de palmiers, ce travail d’orfèvre fut l’œuvre des artisans de ces trois royaumes. La culture du palmier permit l’avènement d’une véritable industrie du textile fondée sur la production de raphia, de textiles tels que : le taffetas, le velours, le satin. Tous ces textiles dérivaient du palmier. Loango et Ngoyo notamment, devinrent la plaque tournante des échanges commerciaux de la sous-région. En effet, la balance commerciale entre le royaume de Loango et ses puissants voisins de l’Angola et du Bas-Congo, indiquait bien l’omniprésence du raphia. Ce qui favorisa l’éclosion de métiers à tisser, les tisserands en l’occurrence, qu’on trouvait aussi dans le royaume Téké. Les Tyos, faisant partie du sous-groupe des Banzinzios avaient atteint un certain degré de perfection en la matière et étendirent leur savoir-faire chez leurs voisins Bangangoulous . Celui-ci, aussi bien dans le royaume Téké que Loango, se transmettait de famille en famille et était l’apanage des hommes. Grâce aux tisserands, une nouvelle catégorie d’artisans allait voir le jour, celle des teinturiers. En effet, ceux-ci, en fonction des saisons, du degré d’ensoleillement et de leur habileté à tirer profit du « Tukula », extrait du bois de sental, du calcaire broyé et moulu, du charbon, obtenaient ainsi de très beaux tissus bigarrés. Le bois de sental ou « redwood », essence très réputée déjà à l’époque, entrait dans les compositions des teinturiers. Très présent encore aujourd’hui dans l’industrie cosmétique, il servait jadis lors des cérémonies nuptiales.

Un autre corps de métier, celui des chapeliers occupaient aussi le haut du pavé. Ils confectionnaient de magnifiques chapeaux, couvre-chefs , appelés Mpu dans la langue Vili, qu’arboraient aussi bien les souverains locaux que sous-régionaux.
Le raphia, faisait le moine et il existait un culte, un attrait du beau et du chic. La production des tisserands était avant tout réservée aux souverains et à leur entourage. Il leur fallait environ une quinzaine de jours pour confectionner les tenues les plus belles et les plus élaborées. Toute tentative de vente sans la permission royale était passible d’exécution. Le port de vêtements raffinés, l’élégance traduisait l’appartenance à une certaine élite.
Une anecdote venue tout droit du royaume de Ngoyo, relatée par le chercheur américain de l’université de l’Indiana, Phyllis M Martin, nous apprend, qu’un souverain nommé Sambou, donna son nom au XVII ème siècle à une étoffe très prisée que les Portugais baptisèrent « Panos Sambos », le tissu/ raphia griffé Sambou. La commercialisation de celui-ci se fit en édition très limitée, inaccessible au commun des mortels qui arborait certes des vêtements, mais de qualité nettement inférieure.
Incontournable, le tissu raphia fut présent dans toutes les étapes de la vie, de la naissance à la mort en passant par les cérémonies d’initiation pour les garçons et de mariage pour les filles. Le nouveau-né par exemple, était enveloppé dans un vêtement en raphia, quand les futurs initiés, le portaient sous forme de chemises. Le prétendant des filles nubiles se présentait à la cérémonie de mariage muni des plus beaux vêtements et du vin de palme qu’il offrait à sa belle-famille en guise de dot. Dans certaines circonstances, celui-ci était même astreint à payer des amendes dont il devait s’acquitter et éteindre, uniquement en présentant le tissu/raphia, l’étoffe idoine. C’est de cette période, moitié du XVII ème siècle que nous vient le mot « lubongo », signifiant l’argent, d’où dérive « mbongo ».
Un ecclésiaste, le père Laurent de Lucques nous dévoile son émerveillement devant l’habileté des artisans à produire des textiles d’une qualité exceptionnelle :
« Le prince de Soyo nous fit cadeau de quelques étoffes de ces pays, faites de feuilles d’arbres et dont il s’habille lui-même. Les autres ne peuvent pas les porter sans autorisation, on appelle ces étoffes « Lubongo », (étoffe précieuse), il y en a de différentes sortes. Elles sont vendues par lots de 4, 10, 20, 40 et 100 et mesurent environ 40 CM sur 30 CM. Elles sont vraiment belles et curieusement travaillées. Quelques-unes ressemblent tout à fait au velours, d’autres sont ornées de diverses décorations et d’arabesques au point que c’est merveilleux qu’avec des feuilles de palmier et d’autres arbres , qu’on ait pu faire des tissus aussi fins , aussi beaux, qui n’ont rien à envier à la soie » . Lubongo, vocable générique, non quantifiable, signifiant l’argent allait donner naissance à son tour à « mbongo », valeur, référence reconnue et acceptée par tous pour les échanges et sa convertibilité. A telle enseigne qu’à la fois, le père de Lucques et le chercheur Martin reconnurent le caractère monétaire de mbongo dans la sous-région. Ce dernier parlant même de « Vili Currency ». En 1612, par exemple, le souverain Loango détenait à sa cour, d’importantes réserves de cuivre, d’ivoire, et de mbongo. Il se constituait ainsi une considérable capacité d’épargne, en prévision des moments difficiles. Un peu comme l’or aujourd’hui, considéré comme valeur refuge. On voit toute l’intelligence et l’habileté du Roi à influer sur les lois de l’offre et de la demande.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le pouvoir du raphia était tel que les deuils et enterrements funèbres, furent des moments privilégiés pour faire étalage de sa richesse. Le culte voué aux anciens et aux morts étant une tradition séculaire, le prestige et le faste entourant une inhumation, se mesurait à la quantité de raphia enveloppant la dépouille. Plus on était élevé socialement plus on consommait de raphia pour les obsèques.
Dérouler le tapis rouge aujourd’hui, est un marqueur diplomatique réservé à certaines personnalités, chefs d’Etat ou de gouvernement, éminences religieuses. Or, cette pratique existait déjà au XVII ème dans le royaume Loango et se matérialisait par un déploiement sur une vingtaine de mètres des plus belles pièces de velours ou de raphia.

Dépassant les frontières sous-régionales, l’ingéniosité des artisans de ces trois royaumes ne tarda pas à susciter les intérêts et les convoitises des Anglais, Hollandais et Portugais. Ces derniers qui excellaient dans le commerce firent installer à Loango, sur instructions de Lisbonne, une unité de production de raphia ou milele (pagnes) destinée au marché angolais. Cette production exportée vers l’Angola servait principalement à payer les salaires des soldats ou tirailleurs angolais, les étoffes servant de monnaie. 
A l’instar des Romains, des siècles plus tôt, qui utilisaient le sel, dérivé du mot salarium signifiant salaire, pour payer leur fonction publique et leur armée, les Portugais utilisèrent le raphia /mbongo à des fins de rétribution.
Officiellement, leurs soldats ou tirailleurs devaient s’acheter des vivres mais insidieusement leur paie servait à financer l’achat d’esclaves pour leurs bourreaux portugais, alimentant ainsi le commerce de la traite qui sévissait déjà. On estime à plusieurs milliers de personnes , le nombres d’hommes valides déportés à partir du port de Loango entre la fin du XVIIe et le milieu du XVIII ème siècle.


Le XVIII ème siècle fut assurément l’âge d’or du tissu/ raphia , ce qui permit à certaines puissances européennes d’asseoir leur domination. Les Hollandais, habiles négociants et très en pointe dans l’industrie textile, furent les tout premiers colons à s’emparer de New-York . Cette ville s’est longtemps appelée New-Amsterdam et certains quartiers comme Brooklyn ou la célèbre Broadway sont d’origine batave. En effet, Brooklyn doit son nom à Breukelen , ville des Pays -Bas que les nouveaux immigrants néerlandais tentèrent de refonder sur le sol américain, alors que Broadway n’est rien d’autre qu’une déformation de Breedweg, la route du pain, le chemin qui conduisait aux champs de blé. 
Pierre Minuit ou Pieter Minnewit, que se disputent Wallons et Flamands, fit l’acquisition en Mai 1626 de l’île de Manhattan. Estimée à soixante florins, il offrit aux Indiens des ustensiles de cuisine, des haches et…. des tissus/ mbongo. Peut-être des milele/raphia ( pagnes) de chez nous, compte tenu de leur valeur à cette époque et de la présence des Hollandais chez nous qui étaient très friands du made in Loango.

Lionel GNALI

Diffusé le 10 juin 2019, par www.congo-liberty.org

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9 réponses à Du palmier à mbongo: genèse et épopée du raphia

  1. Ku Ibiti dit :

    Merci beaucoup M. GNALI pour cet article. Je n’aurais pas perdu ma journée.

  2. Pierre Boudzoumou-Nganga dit :

    Après la perte du lieu de production (ou plutôt de récupération) du côté de Luanda occupé dorénavant par les Portugais, des nzimbu (luzimbu/nzimbu), coquillages utilisés comme monnaie, les Kongo adoptèrent le lubongo comme tissu-monnaie. Celui-ci était un carré de raphia tissé et avait les dimensions d’un mouchoir de poche, au dire de mon père.
    Lubongo au singulier, et mbongo au pluriel c’est-à-dire de la 7è classe: Lu- N,M selon Meinhof et 8è classe dans la grammaire Lari du Père Schaub.
    Lubongo/Mbongo
    Un tas de 10 mbongo constituait un dikuta (kuta/Makuta), c’est-à-dire kuta dia mbongo. Cette valeur de 10 est d’ailleurs restée, puisqu’en RDC 1Likuta = 10 centimes.
    Et de nos jour pour désigner une liasse d’argent, les Kongo disent kuta dia mbongo.
    Aussi bien en RDC qu’au Congo Brazzaville, tous les termes utilisés pour désigner l’argent, même en Lingala, sont des termes Kongo.
    Mosolo vient de N’solo ou Musolo en Kisundi: richesse familiale ou terme, moyen d’échange.

    Le dictionnaire de référence en Kikongo de K. Lamann nous parle de Mvidi/bavidi, bavili comme étant les habitants de Loango. Vili serait probablement une tékéisation de Mvidi; car n’oublions pas que la route des caravannes partait de l’intérieur des terres, donc du territoire Téké, jusqu’à l’océan. Renseignement pris auprès d’un vieux Téké, kuvil signifierait en Téké : porter ou transporter.
    Tout comme Balaadi est devenu Balaali au contact des Téké.
    Ma grand-mère disait toujours Baloangu ou Bisi Loango et rarement Bavili.

    Voilà un peu plus de précision sur Lubongo/Mbongo.

  3. VAL DE NANTES dit :

    @NGANGA
    TOUT À FAIT , tu me fais penser à mes parents .Mais je n’ai jamais maitrisé toute cette facette littéraire de la tribu LARI ,car biberonné à BRAZZA NORD .
    Un peu du NVOUBA , peut être ,mais en plus rebelle incorrigible .

  4. Pierre Boudzoumou-Nganga dit :

    Okay Val de Nantes

    Pour être tout-à-fait précis,
    le terme mbongo, pluriel de lubongo, désignait d’abord les biens dont on disposait, votre richesse, votre fortune, ce qui vous est propre; à la différence de manianga qui était un trésor familial, un bien de la famille, donc communautaire. Celui qui se faisait surprendre en train de roder autour du manianga était puni. Avec l’évolution, mbongo a fini par désigner l’argent.

    Mais mbongo désignait aussi le sperme en général et plus particulièrement les menstrues ou règles de la femme: Bwa ku mbongo ou Ku mbongo kena: avoir ses règles.

    C’est pour un plaisir de faire connaître notre culture.

  5. David Londi dit :

    @Pierre,
    c’est avec beaucoup d’attention que je parcours ton post. Cela fait plus de 5 ans que tu te consacres à la production du dictionnaire lari / français que nous attendons tous avec impatience. Tes travaux, très sérieux, apporteront un éclairage nouveau sur l’itinéraire de ce peuple depuis Kongo dia Ntotela malgré les insinuations de certains qui ne veulent voir qu’un peuple hybride téké / kongo. Tu apportes des preuves irréfutables matérialisées par les élections récentes en RDC. Il est important que chaque peuple de ce pays se réconcilie avec son Histoire. C’est ainsi que nous pourrons dépasser le complexe du colonisé qui nous empêche d’assumer notre être profond. Il est possible de vivre la diversité dans la paix. En cela, les années passées au séminaire nous ont enrichis de plusieurs expériences. Merci.

  6. VAL DE NANTES dit :

    En matière de mbongo , SASSOU en a obtenu une tisane suffisant pour atténuer son penchant sado – financier .
    LE CONGO ,toujours dans l’anti chambre de la morgue .La perfusion financière ,éjectée par le FMI ,est de nature létale et ne peut guérir les métastases qui l’encerclent .
    Un pays ne se peut développer en s’appuyant sur des dépenses de fonctionnement en hypothéquant celles d’investissements .
    Le FMI renvoie le CONGO à des années surannées de la cueillette d’où l’on ne perçoit aucune lueur d’espoir .
    RENE DUMONT avait euphémisé que l’AFRIQUE est mal partie ,avec le FMI , le Congo est bien perdu dans le concert des nations .
    Voilà ,la double peine que s’est infligée LA NATION CONGOLAISE SOUS LE MAGISTÈRE IMMORAL de SASSOU .
    Mal partie et bien perdue ,la totale ,me direz vous .

  7. VAL DE NANTES dit :

    @NGanga ,et LONDI
    Cet entrelacement ethnique ,qui est un pur fait social au sens DURKHEIM du terme ,est un marchepied pour la compréhension sociologique , géographique et culturelle de l’installation du fédéralisme au CONGO .
    Que ceux qui doutent de cette culture fédérale ancestrale puissent s’aider de cet écrit de notre compatriote NGANGA .
    J’ai tout lieu de penser que le fédéralisme au CONGO sera porteur des valeurs de partage et d’entre aide ,etc auxquelles le CONGO a tourné le dos , par excès d’instrumentalisation ethnique
    La conclusion que , j’en tire ,c’est l’absence des frontières ethniques entre peuples vivant sur ces territoires .

  8. VAL DE NANTES ; dit :

    La filiation ethnique ,telle que démontrée par notre brillant compatriote NGANGA ,est un matériau essentiel à la configuration géographique des régions fédérales de notre futur projet fédéral dont les grandes lignes ont été publiées sur ce site par notre vénérable @DAVID LONDI .
    Outre le fait que notre@NGANGA ,fasse oeuvre utile ,mais il vient réconforter les analyses sociologiques qui avaient présidé au découpage socio – ethnique intelligent de ces Etats fédérés …
    L’intelligence ,éloko pamba ;;;;;;chez nous ,mais ,ailleurs peut être pas .

  9. RENE MAVOUNGOU PAMBOU dit :

    Merci cher Lyonel Gnali pour ce magnifique article qui relève d’une importante contribution à l’histoire du Kongo en général et du Loango en particulier. La démonstration est une fois de plus faite quant au fait que la civilisation du peuple dans l’aire kongo, au cours de la période précoloniale, était dans un processus de modernisation constante et graduelle. Cet état de fait historique, ou du moins le génie kongo d’alors était tel que la civilisation kongo fut en plein apogée au moment même du contact avec les premiers européens que sont les portugais. Ceux-ci auront la grande surprise de découvrir la splendeur d’une civilisation fort avancée, avec une société organisée et structurée politiquement, économiquement, socialement etc. Aussi, les corps de métiers tels la forge, le tissage, la poterie… connaissent des avancées significatives. On ne peut qu’apprécier la splendeur d’une société s’étant ingénieusement dotée d’une monnaie comme support des transactions commerciales.

    A ce niveau de développement sociétal, on ne peut plus « parler d’état primitif et de peuple barbare, de bons sauvages à qui il faut apporter la civilisation, » comme cela avait été présenté outrageusement par les occidentaux guidés par la mauvaises foi et une volonté manifeste de falsification de l’histoire. Il y a cependant lieu de souligner que le palmier est au coeur de la civilisation au Kongo. C’est ainsi qui est consacré comme un arbre providentiel sinon civilisationnel, tant il procurait un peut de tout à la société. En effet, de cet arbre l’homme pouvait se nourrir, se vétir, se loger, se soigner, se confectionner une monnaie… Hélas, le malheur du Kongo c’est d’avoir rencontré l’Occident qui l’a fait dévier de sa trajectoire et s’est acharné à détruire nos acquis endogènes séculaires et contribué au déclin de nos Etats! On ne dira jamais assez que le Kongo a une histoire glorieuse qui fait pâlir d’aucuns de jalousie.
    Aussi, je suis un kongo du Loango et fier de l’être!

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