THÉÂTRE – L’ailleurs-Monde express de Maxime N.Débéka, une fantasmagorie sur scène

Du théâtre traditionnel avec des célèbres monuments tels Molière, Racine et Corneille à l’anti-théâtre dont la figure notoire est Ionesco avec En attendant Godot, pour ne parler que de la littérature française, s’est créée une grande métamorphose dans la présentation scénique.

Habitués aux spectacles moralisants et comiques du théâtre traditionnel, moult amateurs de la scène ont été frustrés par L’ailleurs-Monde express de Maxime N’Débéka. Ce dernier est sorti de la norme scénique incarnée par ses compatriotes tels Guy Menga, Antoine Letembet Ambily, Sylvain Bemba et bien d’autres auteurs que nous révèle l’auteur dans sa longue dédicace à ses collègues artistes.

Avec L’ailleurs-Monde express, Maxime N.Débéka sort des sentiers battus du théâtre congolais. On voit comment dans cette pièce l’auteur va à l’encontre des principes élémentaires que lui a enseigné le théâtre traditionnel. Et, dans la présentation, n’apparait pas en filigrane la règle des trois unités (unité de temps, de lieu et d’action) héritées du théâtre traditionnel français qui assure la vraisemblance et l’intensité dramatique. Avec L’ ailleurs-Monde express, les dialogues que nous renvoient les personnages vont en l’encontre de la règle des trois unités, le temps de l’action des personnages qui se passe sur un lieu déterminé.

Du nouveau dans le théâtre où l’espace et le temps libèrent agréablement l’action des acteurs dans le rôle des personnages que l’auteur nomme par Ganach, Yézadie, Zourbi, Sylphéa, Loufding, La Voix, élément de personnage irréel.

Dans le théâtre traditionnel, c’est la journée qui définit l’action. Déjà dans cette station de GARE DE PARTOUT que nous présente la scène, on voit le personnage de Ganach qui se confronte à la notion du temps : « A 12 heures précises, on se serre vite fait les louches (…) Ton ticket de train est dans l’enveloppe » 13 heures déjà » (p.15). Et avec ce personnage à la forme imprécise qu’est La Voix qui interpelle Ganach, le début de la pièce incite le spectateur à accepter l’univers fantastique et féérique dans lequel vont se mouvoir tous les personnages. Dans cette espace de GARE DE PARTOUT, apparait un autre personnage, Yezadie, jeune femme qui s’apprête à rencontrer son fiancé qui l’attend à la gare d’En Bout de Nulle part depuis des années comme elle le fait savoir : « En Bout de Nulle Part. Mon homme m’a fixé rendez-vous là-bas avant de me quitter. (…) pour pas que j’oublie, Y m’a écrit ça (…) « La veille du nouveau millénaire, rejoins-moi sans faute à la gare d’En Bout de Nulle Part. N’oublie surtout pas… » Y a bien écrit ces mots, n’est-ce pas ? J’attends ce jour depuis 20 ans » (p. 20). Et les heures de départ des trains que Ganach et Yezadie comptent prendre pour leur voyage sont aléatoires : celui de Ganach qui est prévu pour 12 heures n’est pas toujours en gare avec trois heures de retard. La notion du temps est aussi mise en relief par la jeune Yezadie qui attend le jour du rendez-vous avec son amoureux depuis 20 ans, le temps qu’il faudra à ce dernier pour préparer leur avenir. Devant l’étonnement de Zourbi qu’elle vient de rencontrer en gare, Yezadie confirme ce temps d’attente : « Ben oui ? 20 ans qu’Y est parti pour préparer le terrain de notre bonheur » (p.26). 

Cette pièce de théâtre met en cause l’unité de temps par les entrées et sorties des personnages dans les espaces de GARDE DE PARTOUT et de la gare d’EN BOUT de NULLE PART. Elle se caractérise par une scène unique qui se dilue dans un acte unique ; ainsi les gares, l’intérieur des trains deviennent des lieux mythique et fantastique comme le rappelle le dramaturge (l’auteur) dans ses interventions : « Bourrasque violente. Cris puissants d’oies (ou canards) sauvages, l’alarme du train se déclenche suivie de sifflements stridents de freins. Bruits de ferraille. Noir total sur le plateau. Puis un temps, éclairage très doux du plateau. On voit les voyageurs étendus ça et là » (p.53). On voit aussi l’imaginaire du concepteur de cette pièce de théâtre qui fait entrer le spectateur dans le monde du bestiaire avec la présence des oies ou canards sauvages dans le déroulement du spectacle. Et c’est dans ce monde merveilleux où évoluent les personnages de cette fantasmagorie théâtrale. L’action de cette pièce se focalise sur le thème du voyage dont les points cardinaux sont les gares de GARE DE PARTOUT et d’EN BOUT DE NULLE PART. S’y manifeste aussi le thème de l’amour qui nous rappelle En attendant Godot :  un personnage nous rappelle Yezadie attendue à EN BOUT DE NULLE PART par son amour Clisthi depuis 20 ans. Des acteurs sur scène, le spectateur découvre pour la première fois le personnage atypique de Loufding. Comme on peut le remarquer, c’est un personnage imaginaire et mythique car, à sa voix s’ajoutent deux autres : celle du robot et celle de la marionnette quand il s’adresse à Yezadie : « Ah, non, ! Suis pas jaloux de Phéa… Enfin. Peut-être. Mais juste un chouïa. Je l’avoue. Bien que j’sois mal fichu, j’en ai pas moins de sentiments. Comme tout le monde… Et c’est pas toujours facile ma vie entre vous deux. Phéa et toi, ouais… Mais la vérité de ma mère, t’en veux pas. (Voix de Loufding). T’as pas de maman. Tu le sais. (Voix du robot ou de la marionnette). Eh ! Bien, je jure quad même. (Puis s’adressant à Sylphéa). Hé ! Phéa. Dirait-on pas que la grande madame-là tape la flambe sous ton nez ? » (pp.43-44). 

Habitué dans la monotonie théâtrale sur fond de la morale et du comique, le spectateur se retrouve devant une fantasmagorie qui lui démontre que l’art évolue dans l’espace et dans le temps. Et l’auteur de L’ailleurs-Monde express pourrait être classé parmi les premiers rénovateurs de l’écriture théâtrale congolaise. Avec le théâtre de Maxime N’Débéka, l’intérêt de l’art semble prendre agréablement le dessus sur l’intérêt de la pédagogie moralisante du public du théâtre traditionnel fondé sur la règle des trois unités (temps, lieu, action) que nous avons évoquée antérieurement.

En conclusion, on peut affirmer sans ambages, qu’avec L’ailleurs-Monde express, s’est ouvert un nouveau palier du théâtre congolais. En réalisant cette fantasmagorie scénique, Maxime N’Débéka, dont le nom figure déjà sur le palmarès des poètes et prosateurs congolais (2) nous pousse à avoir un autre regard sur le théâtre congolais, un regard sur l’évolution au niveau de la mise en scène.

Noël Kodia-Ramata

  1. L’ailleurs-Monde express, éditions Ifrikiya, Yaoundé, 2025
  2. Le nom de Maxime N’Débéka figure déjà dans Trois poètes congolais : Maxime N’Débéka, Jean Baptiste Tati Loutard, Tchicaya U Tam’si de Roger Godard, éditions L’Harmattan, 1985 et Dictionnaire des œuvres littéraires congolaises de Noël Kodia-Ramata, éditions Paari, 2009)

Ce contenu a été publié dans Les articles. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire