Par Bernardin DILOU
Depuis plus de quatre décennies, le débat politique congolais semble enfermé dans une circularité improductive. Il s’est longtemps structuré autour de querelles idéologiques, d’affiliations partisanes, de clivages confessionnels ou d’oppositions d’obédience, sans jamais parvenir à dégager des solutions durables à la crise profonde de l’État et de la société. Cette focalisation quasi exclusive sur les structures, les doctrines et les camps a progressivement relégué au second plan une dimension pourtant essentielle de toute analyse du pouvoir : sa dimension psychologique, individuelle et incarnée. Or, au Congo, cette dimension apparaît aujourd’hui comme centrale, tant le destin politique du pays semble indissociable de l’homme qui exerce le pouvoir suprême depuis plusieurs décennies.
À l’issue de toute analyse sérieuse, Denis Sassou Nguesso ne peut plus être considéré comme un simple acteur du système politique congolais, ni même comme l’un de ses produits. Il en est devenu le point nodal, le centre de gravité, le nœud gordien autour duquel se sont progressivement enroulées les institutions, les ressources, les appareils sécuritaires et les mécanismes de décision. Le pouvoir, au fil du temps, ne s’est pas seulement concentré entre ses mains ; il s’est identifié à sa personne. Dès lors, penser la crise congolaise sans interroger la psychologie du pouvoir incarné revient à en contourner la cause principale.
L’histoire des sociétés humaines montre que le pouvoir n’est jamais neutre sur le plan psychique. Il agit comme un révélateur, parfois comme un amplificateur, des failles intérieures de ceux qui l’exercent. La tradition biblique, souvent mobilisée pour penser la condition humaine, offre à cet égard une grille de lecture éclairante. Les grandes figures fondatrices y sont toutes marquées par une fragilité constitutive : Abraham par la stérilité, Isaac par la cécité, Jacob par la boiterie, Moïse par le bégaiement. Mais leur autorité ne naît pas de la négation de ces failles. Elle procède, au contraire, de leur reconnaissance et de leur intégration. Le pouvoir qu’ils exercent ne vise pas à compenser une blessure intime, mais à servir une mission qui les dépasse. La limite assumée devient alors la condition même de la responsabilité.
À l’inverse, lorsque la faille personnelle n’est ni reconnue ni élaborée, elle tend à se convertir en pulsion de domination. Le pouvoir devient alors un espace de compensation, voire de réparation imaginaire. L’autorité cesse d’être une fonction temporaire au service du collectif pour devenir une extension de l’ego. L’État se confond avec l’individu qui le dirige, les institutions perdent leur autonomie, et la durée au pouvoir se transforme en nécessité existentielle. Ce glissement n’est pas seulement politique ; il est profondément psychologique.
Dans le cas du Congo, la longévité exceptionnelle du pouvoir présidentiel, la personnalisation extrême des décisions, la faiblesse de l’alternance et la centralisation des leviers économiques et sécuritaires traduisent un rapport au pouvoir marqué par la confusion entre l’homme et la fonction. Le chef de l’État n’apparaît plus comme l’arbitre d’un contrat social, mais comme le pivot autour duquel s’organise l’ensemble de la vie nationale. Cette centralité ne relève pas uniquement d’un calcul stratégique ; elle révèle un imaginaire du pouvoir où celui-ci devient indissociable de l’identité personnelle de celui qui l’exerce.
Dans ce contexte, les dénonciations récurrentes de violations des droits humains, de violences politiques, de confiscation des ressources publiques, de répression des oppositions et d’asphyxie de la société civile prennent une signification qui dépasse leur dimension factuelle. Elles témoignent d’un système dans lequel l’État est vécu comme une propriété privée, le territoire comme un héritage personnel et la population comme une masse à administrer, à contenir ou à neutraliser, plutôt que comme un corps de citoyens souverains. Le politique s’éloigne alors du champ du débat et du compromis pour entrer dans celui de la survie et du contrôle.
La psychologie du pouvoir enseigne que, lorsqu’elle n’est plus régulée par la conscience de la limite, l’autorité tend à se nourrir de substituts symboliques : accumulation de richesses, captation des corps, usage routinier de la contrainte. L’argent cesse d’être un instrument de politique publique pour devenir un marqueur de puissance. Le rapport à l’autre se charge de domination plutôt que de reconnaissance. La violence, enfin, perd son caractère exceptionnel pour devenir un mode ordinaire de gouvernement. Loin de combler la faille initiale, ces mécanismes l’approfondissent, exigeant toujours davantage de contrôle pour maintenir l’illusion de la maîtrise.
C’est ici que se joue le drame congolais. Là où le pouvoir aurait pu être le lieu d’une transmission, d’une maturation et d’une sortie par le haut de l’histoire politique, il s’est transformé en un espace de verrouillage. La possibilité même de l’alternance est perçue non comme une normalité démocratique, mais comme une menace existentielle. Toute contestation devient une attaque personnelle. Toute critique est assimilée à une trahison. Le politique bascule alors dans un registre pathologique, où la conservation du pouvoir prime sur toute considération d’intérêt général.
La question centrale n’est donc pas de savoir si Denis Sassou Nguesso est un stratège habile ou un survivant politique hors pair. La question décisive, celle dont dépend l’avenir du Congo, est plus radicale : qu’a-t-il fait, intérieurement et politiquement, de ses propres failles ? Les a-t-il transformées en sagesse, en retenue, en capacité de transmission et de dépassement, ou les a-t-il converties en logique de domination prolongée et de confiscation du destin collectif ?
Un grand dirigeant ne se définit pas par la durée indéfinie de son règne, mais par sa capacité à rendre possible son propre dépassement. Il est celui qui prépare la relève, qui accepte la séparation entre l’homme et la fonction, et qui comprend que le pouvoir n’a de sens que s’il peut lui survivre. À l’inverse, lorsque tout est organisé pour empêcher cette séparation, lorsque le pays semble suspendu au destin d’un seul homme, le pouvoir cesse d’être politique. Il devient un obstacle historique.
En somme, un pouvoir qui refuse la transmission est un pouvoir mortifère. Il empêche toute relève, étouffe toute initiative et condamne la jeunesse à l’exil ou au silence. Le Congo n’est pas pauvre par fatalité ; il est appauvri par un système qui a fait du pays une propriété privée. La véritable libération du Congo commence par un acte de vérité : reconnaître que le principal obstacle à l’avenir national n’est ni l’opposition, ni l’Occident, ni l’histoire coloniale, mais la confiscation obstinée de l’État par un homme qui a refusé de penser la fin de son règne. Tant que ce verrou ne sautera pas, le Congo restera prisonnier de son propre pouvoir. Mais où sont donc passés les psychologues Congolais ?
Diffusé le 21 février 2026, par www.congo-liberty.org

Cher Dilou , cet homme qui a confisqué le pouvoir est un semi-analphabète qui parfois est entouré par des diplômés universitaires qui lui écrit des discours et qui profitent pour s’enrichir malhonnêtement. Est-ce que le vrai problème n’est pas ces universitaires malhonnêtes qui aident Sassou Denis à démolir davantage notre pays ? J’en conclu que le Congo manque cruellement des cadres formés. Car il me semble difficile de concilier l’intelligence et s’associer à un pouvoir tyrannique. L’esprit critique, la rigueur morale et le sens des responsabilités devraient précisément conduire à refuser toute complaisance envers ce régime Mbochi qui souffre son peuple.