CEMAC et développement industriel : Enjeux et limites au sein d’une zone monétaire sous « domination française »

Par Lucien PAMBOU

            La CEMAC (communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale) regroupe six pays membres : Cameroun, Congo, Tchad, RCA, Guinée équatoriale et Gabon. La CEMAC a été créée le 16 mars 1994 par le traité de N’Djamena (Tchad) rentré en vigueur le 25 juin 1999 avec comme support monétaire la banque des Etats d’Afrique centrale. L’idée de base de la création de la CEMAC est la suivante : seul on est petit, ensemble on pèse plus lourd et on peut attirer les investissements privés. Ce concept théorique a fait croire aux pays membres que la CEMAC pouvait être un espace de développement économique et social pour le bien-être des populations membres. Pour la France, qui a suscité cette création, l’enjeu était différent. Il s’agissait de créer un cadre monétaire favorable pour les entreprises françaises. La création de la CEMAC répondait avant tout à des problématiques monétaires aux dépends des questions de croissance et de développement économique des pays membres, même si les objectifs officiels affichés mettaient l’accent sur la dynamisation de la croissance économique, le renforcement du financement de l’économie et le renforcement de l’intégration économique régionale. On peut noter que les objectifs de développement économique n’ont pas du tout été atteints et je souhaite centrer ma réflexion sur la problématique du développement industriels sur ses enjeux et ses limites.

  1. Les enjeux

Dans leur ouvrage devenu académique (« Le Franc CFA ou la servitude monétaire »), les auteurs Kakukpo et Belinga s’interrogent sur la capacité ou non du franc CFA a favorisé l’industrialisation en zone CEMAC. Leur thèse centrale est qu’on ne peut pas industrialiser une économie avec une monnaie conçue par la France pour ses anciennes colonies et monnaie destinée à exporter des matières premières. Nous sommes là au cœur du piège monétaire que les pays de la CEMAC refusent de voir pour des raisons politiques. Le Franc CFA est arrimé à l’Euro, ce qui en fait une monnaie structurellement surévaluée pour l’Afrique et qui constitue un piège pour la compétitivité. Les conditions de création d’une industrie hybride, c’est à dire concernant la gamme des produits manufacturés est difficile à réaliser en zone CEMAC. Même si nous créons des industries de première nécessité, nos produits risquent de coûter trop cher par rapport à des produits concurrents comme ceux venant du Brésil, de Turquie, de Chine ou des pays du Golfe. Les conditions de réalisation des industries de base en zone CEMAC ne sont pas réalisées car les compétences, la maîtrise technique et technologique n’existent pas malgré les discours redondants et flambards de nos dirigeants politiques. Ce n’est pas insultant que de dire que nous ne savons pas faire, que nous ne maîtrisons pas les techniques primaires de l’organisation de l’industrie en termes de production, de commercialisation et de distribution sur un marché régional comme la CEMAC, alors inutile de parler d’un marché international sur lequel nous sommes dépossédés de nos produits. En zone CEMAC il existe des pays, comme le Cameroun, qui construisent des chaînes de production concernant les produits alimentaires alors que d’autres pays comme le Congo, le Tchad ou le Gabon importent quasiment tout comme le ciment, le sucre ou les poulets parce qu’avec le Franc CFA fort il est moins cher d’importer que de produire. Comme le dit Kakukpo dans son ouvrage, le CFA protège le pouvoir d’achat du consommateur mais il tue le pouvoir de production du producteur. Il est donc temps de réfléchir à un modèle qui permettra d’installer en zone CEMAC un CFA industriel, même si ce CFA industriel ne plaira pas beaucoup à la France qui en maîtrise la création et le fonctionnement grâce à trois outils complémentaires : l’obligation des pays membres de respecter la stabilité des prix en luttant contre l’inflation, la maîtrise du compte d’opérations qui oblige les pays membres à déposer 50%, voire un peu moins aujourd’hui, de leurs réserves de change auprès du Trésor français, l’orthodoxie monétaire qui favorise plus les investisseurs étrangers que les investisseurs locaux de la zone CEMAC.

  • Comment construire un CFA pour le développement industriel de la zone CEMAC.

            La question d’un CFA industriel se trouve donc manifestement posée dans les pays de la zone CEMAC. A quoi doit servir la monnaie ? Dans la littérature économique néoclassique la monnaie n’est qu’un voile qui donne une orientation des prix et leur variation pour influencer la véritable richesse que sont les biens économiques. Sans s’enfermer dans ce débat, il faut néanmoins reconnaître que la monnaie est indispensable au financement des activités économiques et reste la valeur de jugement et de calcul des crédits accordés aux opérateurs économiques et aux ménages. Il faut faire avec le CFA en attendant que les pays de la CEMAC soient courageux pour avoir leur propre monnaie, certains parlent de l’éco, d’autres de sahel comme dénomination monétaire concernant les pays d’Afrique de l’ouest de la zone franc, mais en attendant on fait avec ce que l’on a : le CFA. Plusieurs actions peuvent être mener pour construire une base industrielle intégrée en zone CEMAC. De façon méthodique il s’agit de créer une organisation intergouvernementale entre les six pays pour définir clairement les produits et les services à produire. Ensuite on attribue à chaque pays la production industrielle dans laquelle il peut dégager des valeurs compétitives. On crée les circuits de commercialisation et de distribution, ce qui suppose l’aménagement des routes, la création des moyens de transport. Certains pays ont commencé à organiser ce type d’aménagement et il faut anticiper l’avenir et ne pas attendre que la Zlecaf (zome de libre échange continental africaine) impose un modèle qui n’est pas industriel mais simplement commercial, or ici il s’agit de développer l’industrie. Sur le plan financier les pays de la CEMAC doivent récupérer les 5 000 milliards de francs CFA déposés dans le compte des opérations et créer une banque industrielle dénommée CEMAC pour la croissance et le développement. Ces 5 000 milliards doivent permettre de créer une banque qui, avec la BEAC (Banque des Etats d’Afrique centrale), financent les projets d’usines régionales. Il s’agit donc d’optimiser le franc CFA comme véhicule industriel pour le bonheur des populations. Je connais les limites d’une telle proposition car la plupart des responsables politiques africains ont beaucoup de mal à s’émanciper de la tutelle de la gouvernance française.

  • Les limites

            Et si les propositions que je fais risquaient de ricocher sur un mur d’incompréhension par la faute des pouvoirs politiques africains de la zone CEMAC et par la volonté des gouvernants français d’interdire toute réforme monétaire au sein de la zone CEMAC ? Pour la France le CFA actuel n’est pas une monnaie de production, il ne finance pas, il accentue la rente et c’est bien ainsi. Pour les pays de la zone CEMAC, il est nécessaire de contribuer au développement industriel des pays membres au-delà des discours incantatoires sur le développement. Les pays africains doivent malgré les difficultés passer d’une monnaie CFA de rente à une monnaie CFA de production. Malgré l’absence d’intelligence économique et technologique, les pays africains de la CEMAC peuvent monter sur la courbe technologique par l’apprentissage des méthodes de production apportées par d’autres pays que la France, comme les Chinois qui aujourd’hui excellent dans tous les domaines. D’ailleurs lors de la conférence mondiale sur l’intelligence artificielle à Shanghai, le président chinois Xi Jiping a décidé grâce aux entreprises chinoises comme Deepseek, Moonsoft et Zhipu de mettre à la disposition du tiers monde une intelligence artificielle ouverte qui permet à des développeurs de participer au développement industriel de leurs pays, à la différence de Openai ou Anthropic qui ont des modèles fermés et payants. La Chine propose un modèle différent d’industrialisation que les pouvoirs publics, les industriels naissants en zone CEMAC et les étudiants des pays de la CEMAC saisissent cette aubaine pour amorcer le développement industriel en zone CEMAC. Les Occidentaux nous traitent de paresseux et de bêtes, c’est parce que nous le voulons bien. Nous acceptons cette attitude passive et bavarde alors qu’aucun peuple n’est paresseux ou bête tout le temps, il suffit de s’organiser pour réussir industriellement.

Lucien PAMBOU MVOKA

Diffusé le 04 août 2026, par www.congo-liberty.org

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