LA FEMME FORTE : l’exemple des Biyala ngoto en République du Congo

Contexte

La crise économique qui secoue le Congo-Brazzaville encourage d’intenses activités dites informelles et des comportements de la débrouillardise. C’est dans le rapport réalisé en 1972 sous la direction de H. Singer qu’il est révélé que dans les pays en développement, le principal n’est pas celui du chômage, mais celui de l’existence d’une catégorie des « personnes qui travaillent et qui peuvent travailler très dure mais dont l’emploi n’est pas productif, dans le sens où il ne leur permet pas de gagner un revenu qui atteigne un minimum décent ». La crise, mieux la désarticulation du secteur formel a favorisé un changement drastique dans la gestion des ménages ayant pour conséquence un changement accru dans la distribution des jeux de rôles. L’homme n’assure plus seul la bonne marche du foyer, la femme en revanche, revêt la figure de proue pour participer à la survie de la famille. Basé sur des réalités actuelles (2026), où l’informalité représente ~80 % des emplois féminins au Congo-Brazzaville, avec des défis comme le chômage jeune (~40 % pour les femmes) et la violence domestique, mais aussi des succès d’empowerment, la femme forte incarne la résilience face à l’adversité. Parmi elles, les biyala ngoto – ces marchandes qui étalent leurs biens à même le sol dans les marchés animés des grandes villes comme Pointe-Noire, Dolisie, Nkayi, Mouyondzi, Owando ou Brazzaville – symbolisent la force quotidienne. Ces femmes défient pauvreté et domination masculine, générant des revenus modestes mais vitaux pour leurs familles. Ce post célèbre leur combat, analyse les enjeux (concurrences déloyales) et propose des voies pour un avenir plus équitable.

La femme forte

En sociologie congolaise naissante des organisations, la femme forte représente la femme qui a choisi de prendre à bras le corps l’essentiel des aspects de la vie sociale pour combler des manques tous azimuts : manque des biens nécessaires à leur existence tels le logement, l’argent, la nourriture, la santé. La femme forte communément appelée femme battante, nom générique, pour désigner toutes les femmes commerçantes de rue au Congo-Brazzaville, souvent des marchandes informelles qui luttent contre les inégalités et les crises économiques en gérant des petits commerces, fruits et légumes, vêtements et produits divers. L’écrivain Congolais Alain Mabanckou l’avait déjà compris. Dans sa réflexion sur l’implication des mamans africaines [les Congolaises] dans la gestion des ménages, il leur a déclamé une Ode :

Quand l’Etat s’effondre elles tiennent debout,

Quand les salaires disparaissent elles inventent,

Quand l’hôpital échoue elles soignent autrement, elles maintiennent la vie,

Elles transforment le manque en organisation, la pénurie en stratégie, la peur en courage quotidien, elles font tenir une famille avec presque rien, sans micro, sans budget…mais [elles] gouvernent la vie.

Biyala ngoto : activités quotidiennes ou course contre la montre

Biyala ngoto, expression issue du Kikongo (langue bantu) désigne bi- préfixe de classe (pl. sing ki- ; -yala radical verbal ou lexème, du verbe ku-yala, étaler ; ngoto, tissu traditionnel chez les peuples Koongo utilisé par les femmes comme accessoire d’étalage des marchandises. Le tissu est extrait des fibres d’une plante connue sous le nom scientifique d’urena lobata de la famille des Malvacées, surnommé aussi Jute du Congo ou herbes à paniers. L’expression biyala ngoto, littéralement « celles qui étalent sur des tissus traditionnels » symbolisent les femmes commerçantes qui occupent les bords des chaussées des marchés du Congo-Brazzaville.

Tous les matins, par exemple au marché Thystère à Pointe-noire, elles se lancent à la rencontre des véhicules de marchandises en provenance des villages environnants. Elles courent vite, s’accrochent à un sac de marchandises et se laissent trainer, quitte à en perdre l’équilibre, pendant que le véhicule roule au ralenti sur le goudron jusqu’à l’arrêt. Certaines tombent et s’en sortent généralement avec des égratignures…Ces femmes ont du courage dans le ventre. La lutte commence donc à partir de 4 heures du matin et se termine tard dans la nuit. (Blanche Simona, https://mayilanews.wordpress.com/2016, consulté le 18janvier 2026)

Aussi, « Il faut savoir courir, marquer la marchandise avec ses initiales ou jeter un pagne dessus. Quelques fois, on se querelle, on s’insulte, mais on n’en arrive jamais aux mains. Nous finissons toujours par nous réconcilier. Nous sommes une famille » (CRP/Syfia)

Biyala Ngoto et concurrence déloyale : une analyse sociologique

Les biyala ngoto, font face à une concurrence déloyale qui exacerbe leur précarité socio-économique. Du point de vue sociologique, cette concurrence n’est pas seulement un enjeu économique, mais un phénomène intersectionnel qui révèle des dynamiques de pouvoir, d’inégalités de genre et de marginalisation postcoloniale. Inspirée de théories comme celle de l’économie informelle ou économie de la rue (Keith Hart, 1973) et de l’intersectionnalité, prisme analytique décrivant les inégalités que subissent les femmes noires (Kimberlé Crenshaw, 1989), cette analyse explore comment les biyala ngoto sont confrontées à des pratiques déloyales – importations bon marché, harcèlement des autorités, concurrence des grandes surfaces et vendeurs étrangers – dans un contexte où l’informalité domine 80 % des emplois féminins (OIT, 2025).

Sociologiquement, la concurrence déloyale pour les biyala ngoto s’inscrit dans une « dualité économique » (W. Arthur Lewis, 1954), où le secteur informel féminin coexiste avec un formel dominé par des acteurs puissants (grandes importations, chaînes de distribution). Au Congo-Brazzaville, les importations chinoises bon marché (textiles, cosmétiques) inondent les marchés, ruinant les petites commerçantes qui ne peuvent concurrencer des prix bas dus à des subventions ou à l’absence de taxes locales. Un rapport de la Banque Mondiale (2022) sur l’inclusion économique des femmes au Congo-Brazzaville note que ces importations créent une « concurrence unfair » qui marginalise les vendeuses de rue, souvent exclues des crédits formels. Cela perpétue une reproduction sociale (Pierre Bourdieu), où les biyala ngoto, majoritairement issues de classes populaires transmettent la précarité à leurs filles sans mobilité ascendante. Le harcèlement par les autorités municipales – expulsions arbitraires ou taxes informelles – constitue une autre forme de déloyauté. Des études sur les street vendors en Afrique subsaharienne (Human Rights Watch, 2025) soulignent que les femmes sont particulièrement visées, avec des menaces d’arrestation ou d’abus sexuels si elles résistent. Sociologiquement, cela reflète une « injustice écologique et sociale » : les inondations climatiques (augmentées de 30 % depuis 2010, PNUD 2025) aggravent la concurrence, forçant les biyala ngoto à se disputer des espaces limités, tandis que les grandes surfaces (protégées) prospèrent.

Le changement climatique : un impact direct sur les biyala ngoto 

Le Congo-Brazzaville, avec son climat équatorial humide, est particulièrement exposé aux effets du réchauffement global. Selon le rapport du PNUD (2025), les inondations ont augmenté de 30 % depuis 2010, affectant directement les marchés ouverts comme Tié-Tié, Thystère à Pointe-Noire ou le marché Total à Brazzaville. Pour les biyala ngoto, ces femmes fortes ou battantes, qui transforment la poussière des trottoirs en espaces de commerce vital, les enjeux environnementaux et climatiques représentent un défi croissant. Les pluies torrentielles emportent les stocks de fruits, légumes ou tissus, entraînant des pertes financières estimées à 20-50 % des revenus mensuels (estimations AFD, 2024). Sociologiquement, cela renforce un cycle de précarité : ces femmes, déjà exclues du secteur formel (80 % des emplois informels féminins, OIT 2025), voient leur « capital économique » – souvent limité à des marchandises périssables – anéanti sans mécanisme de protection face aux chocs économiques.

Du point de vue de la sociologie environnementale, inspirée de John Bellamy Foster, les biyala ngoto subissent une « injustice écologique » intersectionnelle : par exemple, les jeunes femmes NEET – ni en éducation, ni en emploi, ni en formation – (>30 %, Afrobarometer 2024) entrant dans le commerce de rue sont les plus vulnérables, manquant de ressources pour des abris temporaires. Les inondations ne détruisent pas seulement les biens ; elles perturbent les organisations sociales congolaises – muziki, makelemba et autres solidarités entre marchandes – essentiels à leur survie, comme le montrent des études ethnographiques sur les marchés africains (Ayimpam, 2014).

Critiques sociologiques : injustices et limites de la résilience

Une analyse critique, inspirée de Silvia Federici sur le travail reproductif féminin, révèle les limites : la résilience des biyala ngoto subsidie l’économie formelle sans reconnaissance, perpétuant une exploitation genrée. Le changement climatique accentue les violences : inondations forcent des migrations urbaines, exposant les femmes à des abus (harcèlement, vols). Sociologiquement, cela souligne une « reproduction de la précarité » (Bourdieu), où le capital culturel des biyala ngoto (savoir-faire commercial) n’assure pas une mobilité sociale, particulièrement pour les jeunes femmes NEET se lançant dans ce commerce. De plus, l’absence d’infrastructures climato-résilientes (marchés couverts) reflète une négligence étatique, comme critiqué dans des rapports sur le genre et le développement (Fondation Sounga, 2017). Sans politiques inclusives, les biyala ngoto risquent d’être les premières victimes d’un Congo post-pétrole vulnérable au climat.

Jean Claude BOUKOU

Pour une Sociologie des pratiques rémunératrices [EAPT]

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